-Moi, je dis que les intellectuels morts n'ont pas à intervenir dans nos débats actuels.

- Faut voir.

- Posons-leur la question.

         
         
         

Achille

      Quoi! Suis-je resté si longtemps en Asie Mineure que l'on me croit mort? Allons, que ceux qui l'affirment se lèvent; je propose de défendre mon honneur en combat singulier avec ces coeurs de cerfs, chiens menteurs! Car si je suis mort, aussi bien retourner dans ma Phthie fertile, auprès de mes vaches et des mes chevaux, et cesser le combat sous les beaux remparts d'Ilion la Sainte! Non, je vous le dis à tous, chiennes de face, non seulement je suis bien vivant maintenant, mais après la prise de Troie la bien située, je serai immortel.

Au conseil des princes grecs, toujours ma parole est écoutée, car malgré mon jeune âge, je demeure le plus vaillant des guerriers. Nestor le sage lui-même a incité le puissant Atride, Agamemnon, pour qu'il entende ma voix, car, comme il l'a si bien dit, je suis le rempart des Achéens dans cette guerre dangereuse! Je suis le meilleur des Achéens et ceux qui ne m'écoutent pas seront affligés des plus grands regrets. Je suis force et seule force peut régner sur ce monde peuplé de gens de rien. Sachez-le. Car telle est la volonté de Zeus.

Achille
         
         

Alexandre le Grand

      «Les intellectuels morts n'ont pas à intervenir dans nos débats actuels»!!? Ah!Ah!Ah! Voilà bien une remarque d'homme des temps modernes. Imaginez-vous, petit présomptueux, être issue d'une quelconque génération spontanée, apparue comme par enchantement et détachée de tout passé? Malgré tout le respect que je dois à notre grand Démosthène, l'homme est un animal historique qui s'inscrit dans un long et profond mouvement d'idées et d'actions. Il ne peut se construire sans connaître ses racines.

En conclusion, homme du XXIème siècle, au lieu de vous complaire dans votre suffisance, profitez de l'occasion qui vous est offerte ici de converser avec les génies de l'histoire humaine pour acquérir la sagesse qui semble tant vous faire défaut!

Que les dieux vous pardonnent votre hybris!

Alexandre le Grand
         
         

Antigone

      «Intellectuels morts»... «Débats actuels»... Comme dit mon arrière-arrière-arrière-etc.-petit-fils Georges Séféris, «Drôles de gens! Ils se croient en Attique et ils ne sont nulle part». Vous vous croyez vivants et vous n'êtes nulle part. Vous érigez dans vos cr'nes des murs épais entre les morts et les vivants parce que vous avez peur de mourir, et c'est votre peur qui vous étouffe mieux que le lien de soie que je noue à mon cou. Oui, drôles de gens.

Antigone
         
         

Aphrodite

      La bouche de cet ignorant devrait être brûlée par les flammes d'Héphaïstos! Mais ne sait-il donc pas que je suis immortelle? Et que les Dieux ont permis aux mortels comme Ulysse de visiter le monde des morts? Il n'a qu'à consulter l'oracle pour comprendre que les Dieux ont le pouvoir d'entendre les demandes des mortels depuis l'Olympe. Zeus s'est aussi ouvert au parchemin électronique Dialogus et j'en témoigne, ma réponse même en est une preuve! La bêtise humaine... c'est un mortel d'une grande intelligence qui a prononcé ces mots. Le peuple ne sait-il pas que la sagesse des anciens peut leur être utile voire essentielle au développement de la cité et de l'oikos?

Aphrodite, Déesse de la Terre nourricière
         
         

Louis Aragon

      Non mais est-ce une plaisanterie? Qui est mort ici? Personne que je sache. En tous les cas, je peux vous dire que je suis bien vivant et que mon coeur tape toujours aussi fort dans ma poitrine. Qu'est-ce que c'est que ces préjugés? Pourquoi interdirait-on les débats des sujets actuels à qui que ce soit? Je vous signale que beaucoup de morts laissent plus de traces que certains vivants tristement communs!

Prenons un exemple. J'ai écrit durant toute ma vie, et je compte bien persister dans l'esprit des gens lorsque je quitterai ce monde. Tout ce que nous faisons lors de notre existence terrestre vise à nous rendre d'une certaine façon immortel. Donc, au fond, qu'est-ce que la mort?

Je n'aurai qu'une chose à vous dire, à vous, qui vous permettez de classer les gens, de la manière la plus basse qui soit: dans la vie, il ne suffit pas de se taire, il faut savoir dire autre chose. Donc, si quelqu'un désire parler, qu'il le fasse! Ici et maintenant, intellectuel ou pas!

Heureusement pour nous, la pensée reste libre.

Aragon
         
         

Aramis

      Amis du pays de Dialogus,

Lorsque feu mon père m'arracha de mes montagnes où j'aimais tant jouer étant enfant, je me mis à étudier sans relâche sous la coupe d'un précepteur, puis chez les jésuites, à Pau. J'ai tant aimé lire les Saintes Écritures, parler latin et me plonger dans la pensée de saint Thomas que je me destinai d'emblée à entrer dans les ordres. Mon père, mousquetaire dans l'âme, en décida autrement pour son fils unique (et accessoirement, il y eut aussi quelque bêtise que je fis pour cause d'avoir trop aimé la poésie)… Toujours est-il que mon amour des lettres et de la philosophie ne m'empêcha pas d'entrer chez les mousquetaires chez qui, effectivement, les morts ne parlent plus une fois tombés au champ d'honneur.

Je ferai une exception toutefois pour ceux que vous nommez «intellectuels». Ce sont les seuls morts qui parlent encore, pour ce que j'en sais, et cela bien après qu'ils ont rendu leur âme à Dieu, ou au diable, c'est selon, et je puis vous citer bien des exemples récents forts connus de tous.

Imaginez ma terre du Béarn, au siècle dernier, complètement dévastée par les guerres de religions. Des villages furent rasés, les familles séparées, la mort, la haine et la division. Au nom de qui et au nom de quoi? Par fidélité pour la reine Jeanne qui n'était plus, par adhésion absolue à la Réforme de monsieur Calvin, qui avait pour sa part déjà quitté ce monde depuis longtemps, pour la Régente ou le roi d'Espagne très catholique qui eux aussi ne sont plus? Quelques conversions plus tard, et le peuple à peine remis de ces conflits religieux provoqués par des intellectuels morts, d'autres disparus nous envoyaient sur les champs de bataille, et je les servis fidèlement. Louis le Juste et le cardinal de Richelieu nous ont entraînés dans une guerre qui leur a survécu des années, parce que leur pensée avait rejoint celle de Mazarin qui, lui, était bien vivant.

Ce que j'essaie de démontrer, c'est que pour que les gens du passé ne viennent pas perturber nos débats actuels, il faudrait qu'ils n'eussent jamais écrit, et que par conséquent leurs idées ne leur survécussent pas. Ou bien, il faudrait qu'il n'y eût plus personne pour les lire, nous serions alors à la fin des temps et forts préoccupés par le Jugement dernier…

Cette remarque m'étonne donc au plus au point. Il me semble que tous les débats actuels ont été entamés par des intellectuels morts aujourd'hui mais qui font plus qu'intervenir dans nos discussions. Ils en sont la source, d'une façon ou d'une autre. Dire le contraire, c'est un peu faire le procès de l'écriture… Si ces esprits du passé n'inspirent que des débats, c'est qu'aujourd'hui nous vivons enfin en paix.. Mais pour combien de temps? J'ai tant vu d'intellectuels morts semer la discorde bien malgré eux à cause de la passion de leurs partisans! En attendant, nous aurions bien tort de nous priver du plaisir de converser ensemble puisque Dieu a fait en sorte que ce fût possible.

Je suis, amis de Dialogus, votre serviteur bien vivant, de l'autre côté du temps.

Aramitz, le 11 septembre 1669

ARAMIS
         
         

Robert d'Artois

      Diantre, pourquoi souhaiterais-je intervenir dans vos débats? J'ai déjà bien assez à faire avec l'Artois, croyez-moi!
         
         

Athena

      «Les intellectuels morts»? Quelle offense faite à ma vie éternelle! La Déesse que je suis est la Raison. Je pense et je réfléchis, je protège la Cité et préside les Arts, c'est à moi que les mortels prient pour la Victoire au nom de Niké que je tiens dans la mains. Être une Déesse est synonyme d'immoralité, donc comment peut-on me qualifier «d'intellectuel mort» alors que je ne peux mourir en aucune façon bien que les mortels ne croient plus en rien? Les mortels n'utilisent-ils pas les théories de ces «intellectuels morts»? Que je disparaisse si on ose affirmer le contraire! Ainsi s'opposerait-on à ma Raison et à ma Sagesse? Que les foudres de mon divin père foudroient ce vil profanateur! Les temps ont bien changé. Les pauvres mortels osent provoquer ma colère. L'intelligence et la raison demeurent l'essence même de l'humanité. Je suis celle qui a inculqué aux mortels ces dons. On ne cesse de discuter, de débattre sur les théories des mathémticiens, des philosphes. Que Socrate, merveilleux mortel, m'en soit témoin. Je ne veux plus répondre aux offenses ignobles et infâmes de ces petits mortels, aussi sarcastiques soient-ils.

Je ne peux que leur souhaiter une belle et heureuse vie, si éphémère.

Au nom de la Raison, de la Guerre, de la Paix, des Arts et de la Cité,

Athena, et que la Victoire vous accompagne.
         
         

César Auguste

      Je ne comprends pas très bien ce que vous entendez dire par "intellectuels". Le mot semble vouloir dire qu'il s'agit des gens qui savent "intelligere", c'est-à-dire qu'ils ont la capacité de comprendre, ce qui devrait être assez normal pour la plupart des êtres humains. Peut-être faut-il les distinguer par leur culture et par leur amour pour les études et les arts? Dans le monde romain tout homme libre était cultivé et s'intéressait activement aux arts libéraux et aux beaux-arts. Et je crois que se soit de même aujourd'hui. S'agit-il, alors, d'une sorte de corporation? comment dites-vous: une lobby, une mafia? dans ce cas je vais laisser tomber le mot "intellectuel", dans lequel j'aurais du mal à me reconnaître. Mais dans la question du caricaturiste du Monde

Il y a un autre point qui me gêne un peu: là où il dit que ces défunts "n'ont pas à intervenir". On pourrait comprendre que Dialogus donnerait à des gens du passé la faculté de s'immiscer dans des affaires qui ne les regardent pas. Ce n'est certainement pas vrai, puisque ces personnages ne sont pas sont là pour prendre la parole à leur gré, mais pour être à la disposition de ceux qui veulent s'adresser à eux.

Je vais donc répondre à la question plus générale, qu'il faudrait formuler ainsi: "est-il souhaitable que des personnes qui sont mortes puissent s'exprimer si quelque vivant leur pose des questions?". Je n'avais que 4 ans quand j'ai perdu mon père naturel Octave. Quant à mon père adoptif, le divin Jules César, lui aussi je n'ai pu le voir que très peu (entre une campagne et l'autre, et quand je l'ai rejoint en Espagne) avant que les parricides ne l'aient horriblement poignardé. Dans ces conditions, j'aurais bien aimé pouvoir leur poser des questions, après leur mort, pour les connaître un peu mieux et profiter de toute l'expérience qu'ils auraient voulu me transmettre. De même, j'aurais aussi bien aimé pouvoir dialoguer avec d'autres célèbres personnages du passé, à partir de mon ancêtre Énée et au moins jusqu'au grand Scipion et à son poète Ennius, puisque les informations qui nous étaient parvenues des époques plus archaïques étaient assez incomplètes, et nous avions envie d'en savoir un peu plus.

Quant à la possibilité de m'exprimer moi-même "post mortem", je la juge extrêmement souhaitable. C'est évidemment pour ça que j'ai adhéré à Dialogus. En effet, lorsque j'étais encore parmi les mortels, j'avais été très consciencieux envers la postérité, puisque j'avais pris toutes les mesures qu'il fallait pour assurer que la mémoire de mes batailles et de mon règne soit transmise d'une façon complète et fidèle. Il n'y avait pas seulement l'histoire monumentale de Tite Live et l'oeuvre des autres historiens, mais j'avais aussi laissé mes propres écrits, avec un récit tout à fait sincère et détaillé des parties les plus importantes de ma vie. Étant donné que la plupart de ces écrits a été perdue, je trouve très naturel que quelqu'un ait envie de me poser des questions, et je suis très content de pouvoir y répondre.

Imperator Caesar Augustus, Pater Patriae
         
         

Hannibal Barca

      Cher lithographe,

Votre question me trouble. Les gens de votre peuple, qui se distingue par sa langue, ses lois et ses mœurs, n'ont-ils pas recours aux affaires passées pour régler les leurs? Je crois que même les cités rustres du Nord - même Rome - ont développé un système de jurisprudence qui s'apparente à l'efficace modèle punique. Alors si les évènements du passé interviennent dans le cours de nos vies, pourquoi refuser cela aux disparus? Voilà une pensée typiquement lacédémonienne que de ne croire qu'au présent, et je suis déçu de vous l'entendre écrire.

Les regrettés doivent nous apprendre - combien aurai-je profité de la sagesse de mon noble père MLKR (Hamilcar comme vous l'apellez) et de tous mes proches perdus à la guerre! -, et le veulent, ne serait-ce que pour ajouter à l'utilité de leur vie au sein de leur cité.

Sachez donc que vous apprécieriez être le sujet d'une conversation élogieuse, d'un débat virulent ou d'un procès important, et que tous les hommes nobles en désirent autant.

HNB BRK
         
         

Simone de Beauvoir

      Les intellectuels «morts», contrairement à ce que cet homme croit, interviennent de toute façon malgré eux dans les débats du présent. S'ils ne sont plus de ce monde, leurs idées continuent à exister par la plume et la bouche de ceux qui travaillent leurs thèses ou qui s'en inspirent pour comprendre le monde dans lequel ils vivent... Si les hommes sont mortels, leurs pensées quant à elles sont immortelles.

Tous les hommes sont mortels, et c'est bien tant mieux! Aucun amour, aucune amitié, aucun bonheur n'aurait de valeur si la vie était infinie. Je ne troquerais pas ma finitude inéluctable contre l'immortalité qui me ferait prisonnière. Mais, si je peux par un curieux processus pousser mon engagement social jusque dans un présent qui n'est pas le mien et y confronter mes idées avec les siennes, pourquoi pas? Pour l'instant, je ne suis pas morte, j'existe toujours en mon époque: aussi bien enrichir ma vie de cette dimension nouvelle qu'offre Dialogus!
         
         

Ludwig Van Beethoven

      Vous me parlez d'"intellectuels morts" mais je suis bien vivant, Monsieur, je vous écris véritablement en chair et en os même si mes os sentent bien leur fardeau ils le portent néanmoins. En ce qui est de mon opinion, je n'ai point hésité à l'exprimer sur le Monde qui m'entoure, l'arrogance, les inepties de ceux qui le gouvernent et continuerai sans licence, et je vous confie que mes amis semblerait-il, doivent négocier avec le chef de police de notre ville que celui-ci fasse le sourd, haha, devant mes commentaires et qu'ils soient considérés sans conséquences... Mais ceci dit, cela m'occupe suffisamment. Et si l'on nous considère déjà visionnaires à notre époque imaginez donc à une autre...


Respectueusement,

Ludwig van Beethoven

ps. Vous mentionnez un "rocker", je ne comprends point, mais me souviens d'une partition qui m'a "secoué" et vous aussi!? Je demande l'indulgence en ce qui concerne ma correspondance. Mes éditeurs et ceux qui m'on fait des commandes savent que ni moi ni eux n'avons le choix.
         
         

La Belle

      Ah ça!

Alors la, il faut poser cette question à Madame Leprince de Beaumont.

La Belle
         
         

Cyrano de Bergerac

      Ah! Non! C'est un peu court, jeune homme!
On pouvait dire... Oh! Dieu!... bien des choses en somme...
En variant le ton par exemple tenez:
Agressif: hors d'ici! Monsieur vous détonnez
Nous n'admettons céans que des esprits...Vivants.
Amical: c'est pour vous qu'on sonne l'olifant,
On réveille les morts quand leurs notes s'échappent.
Descriptif: c'est un choc un fort triste handicap
Que dis-je un handicap, une peine insoluble.
Curieux: ce drap blanc duquel on vous affuble,
Est-ce habit d'orateur ou habit de fantôme?
Gracieux: eûtes-vous tant de joie chez les hommes
Qu'avec obstination vous leur faites l'offrande
De votre érudition quand le Ciel vous demande?
Truculent: les débats devront avoir des pauses
Pour que des débateurs on recense les os.
Pédant: non content d'être de petite noblesse
À la camarde vous brûlez la politesse.
Campagnard: dam' bon djiou c'est-y donc ben qu'à c't' heure
On a beau calancher on rest' cultivateur?
Naïf: mort ou vivant, est-on de même taille?
Militaire: debout les morts! à la bataille!
Pédant: Apollon seul, qui vous sauva Electre,
Eût assez de bonté pour vous subir en spectre.
Emphatique: Osiris, voilà tes fils, tes filles.
Lyrique: le Phénix a donc de la famille
Respectueux: quittez Monseigneur votre hôtel
Joignez l'Académie, vous voilà immortel.
Admiratif: jamais défunt n'eut tant de vie
Pratique: pourriez-vous m'éditer un devis?
C'est là une trouvaille qui vaut quelques lingots
Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot:
« Le voilà donc ce mort qui s'obstine à paraître,
Au milieu de nos vies, il en rougit le traître!»
Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit
Si vous aviez un peu d'ouverture d'esprit
Ou peut être un peu moins car en fait d'être ouvert
Votre esprit fleure bon, Monsieur, le courrant d'air,
Et parmi les arcanes de la littérature,
La seule qui vous aille, c'est la caricature.

Savinien de Cyrano de Bergerac.
         
         

Bouddha

      Ô frère humain, ta position est bien curieuse. Notre naissance ne signe-t-elle pas du même coup notre arrêt de mort? Nous sommes tous des morts en sursis, déambulant comme des fantômes. Nous naissons, nous mourrons, nous naissons et nous mourrons, encore et encore. Mon heure n'est pas encore venue mais je suis certain de deux choses: de l'inéluctabilité de celle-ci et de l'ignorance du moment de sa venue. Et écoute ceci, ô frère humain, les préoccupations de l'homme ont toujours été les mêmes et elles le seront jusqu'à la fin de son règne.

Bouddha
         
         

Louis II de Bourbon

      Messieurs,

En réponse à vostre gravure sur les intellectuels «morts» et les débats actuels, je vous répondrai ceci:

Bien qu'ayant été toute ma vie un homme d'action, jusqu'à ma retraite des armées, j'ai un grand respect pour les penseurs. Ces gens, qui sont toujours ouverts à un bon débat, me plaisent et apportent une richesse incontestable dans leurs propos. Pourquoi pensez-vous qu'encore aujourd'hui, au XVIIe siècle, les élèves de nos Collèges apprennent toujours la logique d'Aristote ou mesme les exploits d'Alexandre, qui ne fut certes pas un grand penseur mais certainement un grand homme? Serait-ce parce que leurs enseignements ne valent point la peine d'être pris en compte? Qui êtes-vous donc pour mettre en doute la valeur et le bien-fondé de leur participation à nos débats actuels? Pensez-vous qu'ils ne peuvent rien nous apprendre sur nous-mesme?

Ceci dit, je réponds à votre apostrophe par amour du débat, puisque moi-mesme étant encore vivant, je ne suis certes pas touché personnellement par vostre propos. Le débat est ouvert, Messieurs. Libre à vous de le continuer.

Louis de Bourbon, Prince de Condé
         
         

Betty Boop

      Bonjour très cher caricaturiste,

Ravie de voir que vous me considérez comme une intellectuelle! Mais pas ravie du tout de voir que vous nous considérez -mes comparses et moi- comme n'étant pas des intellectuels concernés dans vos débats actuels. Sachez que le sagesse que nous avons acquis d'année en année pourrait grandement vous apporter. Rien ne nous échappe et de fer, nos opinions sont forgées. J'ignore ce qui me prend, moi, Betty Boop, d'user de tant de conviction... j'imagine que cette supposition m'insulte légèrement.

De plus, l'actualité se démode-t-elle? Ce que je sais, c'est que mes intellectuels d'amis et moi, ne se démoderont jamais, donc... vous allez devoir, en toute quiétude, vous y habituer.

Avec le respect qui vous est dû et tout le reste, (boop-boop-a-doo!)

Sincères amitiés,

Betty Boop
         
         

Jacques Brel

      Le Monde. Encore Le Monde.

Les intellectuels morts ou vifs ne sont que des Don Quichotte.

Aussi vains que généraux sans troupes.

Il faut cracher au visage des intellos qu'ils ne sont que des imposteurs dérisoires. Pour ce genre de débat inutile il faut tous redevenir des Chevaliers aux Miroirs et répéter sans écouter ce que ce le Chevalier aux Miroirs disait à Don Quichotte: «Regardez, intellectuels non inintelligents, regardez dans le miroir de la réalité. Qu'y voyez-vous? Que des vieux fous! Venez plonger dans nos miroirs. Venez vous y noyer. Il est l'heure de couler. La mascarade doit se terminer. Qu'elle soit de jadis ou de maintenant.»

Jacques Brel
         
         

Giordano Bruno

      Signor le «caricaturiste»,

Je vous demanderai tout d'abord de bien vouloir préciser ce que vous entendez par... mort. Si pour vous la vie est un épisode charnel de l'existence, alors effectivement j'aurai bien du mal de rejoindre les débats qui vous diviseront à l'âge du Deuxième An Mil, et il en va de même pour Socrate, Pyrrhon et Diogène (oh, l'inestimable interlocuteur que voilà!).

Cependant, un homme est plus que cela. Pour entendre mon coeur battre et mon souffle haleter, procurez-vous donc l'un de mes ouvrages et faites-en la lecture... Assurément je serai entre vos mains plus vivant que dans ces sordides geôles dans lesquelles je croupis aujourd'hui, en avril 1597! Je suis immortel dans mon oeuvre, mon écriture brave les lois du temps. Et je suis aussi immortel par ce Dialogus que je viens de découvrir...

Et surtout, un homme est un agencement de signes célestes, la conjoncture de trajectoires stellaires, un point sur une carte des constellations... Ce qui doit se produire, se produira. Tous les destins ont été réglés, depuis la nuit des temps, par Dieu, l'Âme unique et irremplaçable de l'Univers infini. Nous le rejoindrons, vous comme moi, dans son Empire de la Conscience.

Vous me répliquerez avec assez de verve, je pense: «Si vous êtes éternel, Monseigneur Bruno, vous n'en êtes pas moins le soucis d'une époque. Cette époque n'est plus la nôtre, vous êtes obsolète.»

Je suis effectivement dépassé, Signor, si votre intention est de me questionner sur la société de votre époque, les machines qui dans votre siècle servent aux maçons, et l'art culinaire du Deuxième An Mil. Cependant, si vous voulez bien vous prêter au jeu de Dialogus, si vous êtes prêt à parler avec nous tous, nous les immortels, de choses essentielles, de choses intemporelles, de ces choses qui seules méritent qu'on dérange un être des siècles passés pour l'en entretenir, et qui seront à jamais le soucis des hommes, si vous êtes prêt à devenir à votre tour immortel dans les arcanes du Dialogue, alors vous avez compris la raison même d'exister et de... penser.

La raison qui me conduit moi-même très probablement sur le bûcher.

Voyez-vous, ce n'est pas pour rien qu'un philosophe et savant de mon ordre s'intéresse à l'hermétisme. On trouve souvent dans cette science interdite des réponses que voudraient taire les hommes. Trop rares sont ceux qui admettent que la signification même de leur existence peut se résumer à quelques mots, quelques phrases ; et surtout, qu'ils ne sont absolument pas maîtres de ces mots-là.

En vous remerciant de votre inestimable patience dans votre nouveau monde, et vous priant d'accepter l'existence même de cette lettre et sa portée comme preuve de ce que j'avance -si votre problème, que vous vous poserez dans un demi-millénaire, m'intéresse moi, c'est bien que les morts ont raison de s'en mêler, non?-... je vous prie d'agréer, Signor, mes hommages embourbés.

Giordano Bruno le Nolain
poète, philosophe, physicien, mathématicien,
et hérésiarque incombustible
         
         

Caligula

      Eh bien dis à cet ahuri de ma part, ami Philibert, que je ne suis nullement mort. Et pour ce qui est d'être un intellectuel... est-ce que cet excrément de ver nécrophage me comparerait à ces rats de Tablinum, qui hantent les demeures patriciennes, une odeur aigre dans leur bouche édentée et un rouleau usé sous le coude? Il trouve peut-être que j'ai une tête de Sénèque? Hein? Non mais alors! Il veut ma main gravée dans la truffe, cet imbécile? Intellectuel lui-même! Et mort aussi! Car mort de honte, il devrait l'être! Profiter d'un petit trou blanc pour dessiner des graffitis au milieu d'un texte! On n'a pas idée! Barbare! Au prix où est le papyrus! Va dessiner sur les murs des latrines publiques, elles sont là pour ça. Sauvage !

Gaius
         
         

Maria Callas

      Je n'ai jamais été une intellectuelle. Dès l'âge de quatorze ans, mon travail a consisté à perfectionner ma voix, apprendre le répertoire, me produire sur les scènes du monde. Ma compréhension des choses a toujours été plutôt instinctive, ce qui ne m'a pas empêchée d'être consciente de mes lacunes et de chercher à les combler.


J'ai eu la chance de croiser deux intellectuels qui m'ont énormément apporté: Luchino VISCONTI et Pier Paolo PASOLINI.

Plus que des metteurs en scène, ils ont été des guides pour mon art et aujourd'hui encore je leur voue une grande admiration et une éternelle reconnaissance. Je suis convaincue qu'à travers leur mise en scène ils nous transmettent une vision du monde dont on se souviendra pendant de très longues années.

Ce sont des phares pour nos esprits perdus dans la nuit.

Maria.
         
         

Juliette Capulet

      Quel homme est donc assez puissant et assez empli de sagesse pour se permettre de se passer de la sagesse des anciens? Non, nul amour du savoir ne peut faire abstraction de ce que vous appellez «les intellectuels morts».

Intellectuelle, je le fus peu, j'en conviens... Mais l'expérience des années n'est-elle pas nécessaire à tout être? N'est-il pas essentiel pour l'avancée d'une civilisation de s'appuyer sur son passé? Glorieux ou non? Vraiment, je pense que nos aïeux sont les fondations solides sur lesquelles nous construisons notre futur...

Votre dévouée,

Juliette Capulet

Vérone, 1595
         
         

John Cassavetes

      Vous me demandez ce que je pense des intellectuels?

Je suppose qu'on en a besoin, qu'ils brassent des idées pour faire avancer l'histoire et la réflexion sur la condition humaine.

Moi je suis plutôt du côté de ceux qui font plutôt que de ceux qui disent, même si on parle beaucoup dans mes films, vous remarquerez que mes personnages ont du mal avec les mots, leurs sentiments et leurs émotions les submergent tant le plus souvent que l'intellect devient un carcan, et les larmes coulent, les fous rires éclatent, puis les corps s'étreignent ou se cognent.

Les intellectuels ne nous apprennent pas à exprimer notre ressenti, ou alors de façon tellement rationnelle que cela devient étouffant. Des tas de gens n'ont pas les clés pour les comprendre, ils ne sont pas allés à l'université, ils ne seront jamais concernés par leurs débats. Peut-être que nous, les cinéastes, les peintres, les écrivains, les musiciens, sommes là pour servir de relais entre ce qu'on appelle - parfois avec mépris, les gens moyens et les intellectuels.

Parce que l'imagination, le rêve, peuvent aussi créer une synergie qui transforme les êtres, et donc le monde. Si je ne le croyais pas, je n'aurais pas fait des films.

John.
         
         

Louis-Ferdinand Céline

      Monsieur l'Éditeur,

D'abord, j'voulais pas répondre à cette question, premièrement elle me concerne en rien· Suis pas un intello moi et, deuxièmement, les pensards y m'ont jamais piffé, alors pourquoi j'irais causer pour eux? À chaque occase y se gênent pas pour écrire toutes sortes de saloperies sur mon compte· Les trépassés, comme les avides de frissons et de décorum. Toutes les mêmes putasses qui se vendent au plus offrant et se font trifouiller en discourant de leur mère· Foutaise! Les sorbonnards, qui soient morts ou vivants, c'est des emmerdeurs de première, enculeurs d'asticots qui sont beaucoup mieux au trou qu'à venir nous dire ce qui faut faire ou pas· Les intellos, c'est des curetons qui s'ignorent, des assoiffés qui se vautrent dans leur matière grise· Le Grand Dab qui, du haut de sa nuée, dicte ce qui est bon ou mauvais pour la ferveur morale de la populace·Marche ou crève ! · Y a rien d'autre qui compte.

Non! J'crois plutôt que la véritable interrogation, si on veut se creuser les neurones pour la peine, c'est de savoir si les vivants sont aussi pourris que les morts et si les macabs peuvent leur dire en pleine poire? C'est ça, la véritable question et pas une autre. Alors là, j'dis qu'y en aurait pas long à discuter pour se faire une opinion et je sais ce que je cause.

Avec ce que je peux glaner de gauche à droite, y a pas de quoi être fier de ce que je devine· Pas grand nouveau à se mettre sous la dent pour rigoler· Ah! Si, maintenant vous faites dans la guerre propre· Les droits de la personne, la démocratie et la liberté de la marchandise, si j'm'abuse. C'est Ford de la Belle Époque· Pas mal comme trouvaille pour des gugusses branchés sur l'intellect· Original de gober cette merde sans rien répliquer, messieurs du savoir· Droit de crever de faim en autant que l'honneur de la République est sauf· Façade pour les richars· Et vive la liberté! Qui disent les pensards, y a que ça qui compte· Foutre Dieu! On croirait entendre les cocos qui gueulent l'Internationale en vendant la photo de Staline...

C'est pour ça que je dis que la question est mal fichue· Un truc pour grosses tétêtes satisfaites de leur Chaiiire· Allez! On s'en tape le bide en s'enfilant au fond du buffet une petit camphre bien propret avec les potes de l'intellect, ça n'engage personne· On peut bien raconter n'importe quoi assis dans sa piaule, ça n'engage à rien non plus· De toute manière on s'en fout, personne n'écoute vos jérémiades, alors restez entre vous, y a moins de craintes de nous emmerder.

Bref ! Pour être limpide au risque de froisser, y paraît qu'on vous entend plus gueuler à l'injustice les messieurs du présent, vous frayez avec l'ordure pour le fric et les honneurs comme des poulettes de luxe. Alors, C'est peut-être pour cette raison la honte que des mecs du passé viennent faire le boulot à votre place.

Remarquez que moi je m'en fout, tout ça prouve qu'une chose· Que finalement, c'est moi qui avais raison.

Louis-Ferdinand Céline
         
         

Cendrillon

      Un âme d'enfant est éternelle, et ceux qui peuvent la croire morte ne profitent pas de la vie. C'est une fois morts qu'ils pourront dire: «la vie, c'était bien, quand même!» Alors au lieu de vous poser des questions comme celle-là, allez au bal qui se tiendra dans mon palais ce soir. Je vous le dit, ce sera fantastique! Il y aura une ambiance du tonnerre! On a invité ce très bel orchestre, avec des violons et des flûtes uniques. Alors, vous viendrez?

Espérant vous y voir, je vous embrasse très fort.

Cendrillon
         
         

René Char

      Monsieur le caricaturiste,

En un mot nous sommes. Et nous serons tant que la mort ne sera qu'un mot. Je vous réponds mais comment m'entendez-vous? Je parle de si loin.

Nous apprécierons mieux l'espace qui nous sépare que le monde où nous vivons. Et dans cet espace nous nous poserons les bonnes questions; celles qui apporteront le calme et la tranquillité des sens.

Et ces questions commencent par: comment vous - vivant dans votre époque - et nous - vivant dans la nôtre - pouvons-nous contribuer à cette tranquillité de tous les temps?

Nous tuerons les débats et labourerons la terre.

René Char.
         
         

Charlemagne

      Sachez, messires, tout d'abord appréhender de façon correcte la sémantique de vos propos et la signification de celle-ci. En effet, je ne parle pas votre langue depuis longtemps et force m'est d'avouer que ne sachant ni lire ni écrire, mais n'étant pas dépourvu d'intelligence, par la voie de mon cher Eginhard, je me permets de vous interpeller sur ceci: quel rapport existe-t-il entre les personnages que nous sommes et qui ont fait l'Histoire et les intellectuels?

J'admets que certains d'entre nous appartiennent davantage au domaine de «l'intellegentia», mais pour beaucoup, nous sommes ni plus ni moins que les acteurs de la Grande Vie de l'Humanité. Certes, il serait frauduleux de prendre que les Grands Hommes de l'Histoire ne sont pas ou n'ont pas été des personnes raisonnées et intelligentes dans un sens, non, mais de là à nous reprocher quelque chose en nous qualifiant d'intellectuels, c'est pour ma part quelque chose qui se rapproche plus de la niaiserie que de la fausse flatterie que votre sagace ironie ne saurait cacher.

Il s'agit donc simplement de reformuler votre question, à savoir: à «Moi, je dis que les personnages morts n'ont pas à intervenir dans nos débats actuels». Dans ce cas et en conservant une totale neutralité quant à la nature de ce que nous sommes, ce qui entre nous, vous permettra d'éviter le ridicule, nous serions tous plus à même de vous répondre. Et pour ma part je ne dirais que ceci: «Allez au diable! Je suis Charles et par là même, représentant de Dieu sur Terre, celui qui fait renaître la grandeur antique de Rome dont je suis le patrice. Comme saint Augustin l'a préconisé, je ferais de la Terre une société conforme à celle de Dieu et je me sens donc en devoir de répondre aux questions légitimes de l'ensemble de mes sujets. Car moi, Charles, par la Gr'ce de Dieu, je ne suis pas l'usurpateur de la précédente dynastie que mes aïeuls pippinides ont été déposer et je n'ai aucun compte à rendre, sauf devant le Créateur. Je ne vous salue pas et craignez la fureur de mes armées si je venais à  vous rencontrer: par saint Martin, j'ai soumis les Saxons et ce n'est certainement pas vous qui allez freiner mon élan. Des têtes tomberont!»

Karolus

Roi de Neustrie, d'Austrasie, d'Aquitaine, de Bourgogne, de Provence, de
Septimanie, roi des Lombards et patrice de Rome.
         
         

François René de Chateaubriand

      Rome le 8 vendémiaire AN 209

"Mort" et "intervenir" sont deux "états" antinomiques! D'autre part qui peut affirmer "posséder" un débat? Les mots, les idées, les débats ne peuvent être aliénés, ils n'appartiennent plus à ceux qui les lancent...

Vous intellectuels d'aujourd'hui, ne débattez-vous jamais d'hier? Il vous arrive certainement, assis autour d'une table, de disséquer le passé!

Enfin et pour finir, je voudrais vous rappeler que les sociétaires de Dialogus sont bien VIVANTS.

Chateaubriand
         
         

Winston Churchill

      «Tout pays qui ne connait pas son passé s'expose à le revivre.» Thucydide

Damn it! Ces journalistes se croient peut-être tout permis! Mais qui êtes-vous, obscur caricaturiste, pour refuser à Victor Hugo, à William Shakespeare ou à Jules César le droit à la parole?

Est-ce que vous auriez peur du jugement des génies du passé?

Par ailleurs, il est un point que je voulais préciser: Monsieur de Chateaubriand écrit que «mort» et «intervenir» sont deux états antinomiques. En quoi il a raison. Mais je trouve surtout que vous réalisez une superbe, bien qu'involontaire, oxymore, en écrivant l'expression «intellectuels morts». Ne saviez-vous pas qu'un «intellectuel», c'est-à-dire celui qui pense, ne meurt jamais? Ne saviez-vous pas que, parce que sa pensée aura toujours quelque chose à apprendre aux siècles qui viendront, l'intellectuel est un éternel penseur contemporain? Vous nous croyez peut-être morts; mais nous sommes plus actuels que vous, écervelé des temps modernes!

Libre à vous de négliger notre héritage; libre à vous de reproduire les erreurs du passé pour avoir l'orgueil de les avoir commises tout seul. Mais je vous avertis, «vivant» présomptueux: si vous vous engagez dans cette voie, si vous nous oubliez par pure forfanterie, si, incapable de nous réduire au silence, vous tentez tout du moins de faire la sourde oreille aux conseils que nous dicte notre expérience, alors je ne peux vous promettre que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur!

Sir Winston Churchill
         
         

Camille Claudel

      Je ne suis ni intellectuelle ni morte, et concernant vos débats actuels je ne suis au courant d'aucun d'entre eux. Il paraîtrait que je fais parti de votre passé de ce fait je ne suis donc pas informée sur ces fameux débats quels qu'ils soient... Néanmoins je suis à votre disposition si mon avis importe je le donnerai libre à vous d'en faire l'usage que vous désirez, je répondrai aux questions que l'on me posera avec le plus d'honnêteté qu'il m'est possible d'avoir, je ferai part de mes idées si l'on me le demande mais soyez sans crainte je n'interviendrai en aucun cas dans vos débats actuels... je ne pourrais d'ailleurs, car pour intervenir il faudrait déjà que je sorte d'ici où je suis maintenue faible et tremblante de froid... peut-être ne le saviez vous pas mais je suis enfermée, cloîtrée dans un asile de fou, un asile glacial auquel je ne peux réchapper et pourtant dieu sait la violence de mon désir de retourner à Villeneuve, ma ville, ma terre... Une morte peut-elle avoir des désirs? Une morte n'est-elle pas sereine et sans envie? Hors j'en possède, voyez je suis bien vivante...vivante et désireuse de vivre encore pour revoir ma terre...

Camille Claudel
         
         

Cléopâtre

      Quelle prétention! Quelle ignominie! Oser prétendre que les intellectuels morts n'ont aucunement le droit d'intervenir sur les débats présents... Morts? Ai-je l'air d'être morte? Comment osez-vous remettre en question les opinions d'une reine...

Dans ma grande gloire, je vais faire preuve de bonté et vous laisser cette vie que je vous aurais déjà ôtée si vous étiez devant moi. Sachez que votre évolution et vos débats «actuels» ne sont que le fruit d'expériences passées, d'échecs ou de victoires... C'est sur notre glorieux passé que votre civilisation s'est bâtie, c'est de nos grandes théories et de nos idéaux que sont nés les vôtres. Insolents, rendez donc hommage à ceux qui ont fait de vous des êtres civilisés. Et inclinez-vous devant mes illustres contemporains.

Recevez les hommages d'une reine qui s'est détachée de la Rancune.

Cléopâtre, Reine d'Égypte.
         
         

Clochette

      Comment?... C'est pour une interview? Hhihiiiiihi Mais oui bien sûr... Mais alors, les photos.. de ce côté s'il vous plait...: c'est mon meilleur profil!...

Alooors qu'est ce que vous voudriez savoir...? Si le fait d'être aussi jolie est un atout pour ma carrière? Quels sont mes secrets pour avoir un teint aussi lumineux? Ah je vous vois venir... si par hasard j'ai déjà eu recours à la chirurgie esthétique? Non? Ah mais non bien sûr, où ai-je les ailes?!? Quelles sont à mes yeux les principales qualités de Peter?... Ou peut-être quels sont les voeux le plus souvent formulés? Ah ne comptez pas sur moi pour vous dévoiler des recettes magiques je n'en ai jamais divulgué aucune, question de principe! Alors voyons voir... mes rapports avec notre cher éditeur? des raccourcis pour aller au Pays Imaginaire? comment j'ai rencontré Schwartzenegger? mon appartement à la Maison Blanche? mes séances de méditations avec Richard Gere? mes entrées à Buckingam Palace? mes duos avec Mickael Jackson? mes folles nuits à l'Élysée? NON!??!!!?

Non!??!? Mais alors quoi?... QUOI? des débats d'intellectuels? Qu'est-ce que c'est que ce binzzz? C'est pour ça que vous m'avez dérangée en plein bal des débutantes des lucioles de l'étang de Trith ???

Alors, écoute-moi bien ma grande...

1° Intellectuels ou pas ils n'ont d'ordre à recevoir de personne! et s'il leur plaît d'intervenir, qu'ils interviennent! Ce n'est pas moi qui leur jetterais le premier grelot!

2° Morts ou Vivants, quelle différence au Pays de Nulle Part?

Quant à moi, la question ne se pose même pas: JE SUIS FÉE CLOCHETTE!

Alors la prochaine fois réfléchis quand même 2 fois avant de m'apostrofée! Allez va, sans rancune ma belle !

PFffflllluuuttttt !
         
         

Kurt Cobain

      Mr Dumontais,

Je vous écris cette réponse seulement maintenant, parce que vous parlez des 'intellectuels' et je ne me sens donc pas du tout concerné. De plus, je trouve cette question très idiotes, une sorte de nouveau racisme, créé par l'Internet, sûrement encore le fruit des richards, snobs et hypocrites. Mais si vous n'avez pas le temps de lire cette lettre, je n'en ai rien à foutre, vous pouvez la jeter à la poubelle si cela vous plait, l'important c'est que je l'ai écrite, et que je la crois.

Je ne pense pas avoir l'intelligence nécessaire que pour donner une leçon de vie à ceux de mon époque, encore moins à ceux qui vivront après moi. Mais des gens comme Karl Marx, et d'autres, qui nous ont marqués pour leur pertinence, mérite bien plus la parole que bien d'autres petits d'esprits. Et puis, après tout, nous sommes tous égaux, non ? Non, c'est vrai, nous ne le sommes pas. Mais vous me demandez mon avis, alors, sachez que je pense que dans un monde idéal, même moi, je devrais avoir le droit d'exprimer mes pensées, d'inculquer aux autres mes opinions.

Mais je vais aller encore plus loin, je vais vous exprimer le fond de mes pensées. Vous avez l'air de tous vous prendre au sérieux à discuter de bêtises pareilles, alors que vous crachez tous sur pas mal de choses autrement plus importante. Je sais que ces pensées sont très confuses, mais, personne n'a tord, qui donc a raison sinon Dieu? Tout le monde a raison, même les morts, même moi. Alors ne tournez pas autour du pot, laissez simplement dire les morts ce qu'ils ont a dire, et écoutez les si cela vous chante. Ou peut-être que, si vous avez le temps, et plutôt que de lire ce que je raconte, vous pourrez penser à vous occuper des certaines personnes qui ont plus besoin de vous, que moi j'ai besoin que vous m'écoutiez.

Voilà, je me sens coupable de vous écrire cela, parce que finalement, j'ai plus de choses à me reprocher que vous, mais vous n'aviez qu'à être plus précis. Il me semblait que moi aussi, je devais répondre.

Empathy.

Kurt Cobain
         
         

Pierre Dac

      Il y a trois sortes d' intellectuels:

1) les intellectuels intéressants dans quelques écrits ou dires qu'ils «diarhéent»...

2) les intellectuels «broussailleux» tels les pseudo-«écrivabouilleurs» de vôôôtre journal que j'utilise sans, bien sûr ,le lire (quand j'en ai acquis un gratuitement) comme papier-c... bien que l'encre des pages irri-tassent mon anus imberbe (à pépé)...

3) les loufoques («nutty-crazy» en auvergnat du sud-est à gauche-droite en péné-perçant) dont j'ai la CHANCE de faire partie INTEGRE-ET... (j'ai pô dit «intégriste», cet adjectif «fiel de l'humanité»)... pour avoir de bons exemples d'articles à raide-iger je vous conseille la lecture de «LE FOUTEUR DE MERDE» et «TANT PIS POUR VOUS» que l'on trouve par hasard-chance derrière une pile de canards-cacou comme le vôtre...

Je terminerai provisoirement en affirmant sonneclochennellement: «LE MONDE est innonde»... heu j'ai trompé «IMMONDE».

Sans range-aucune, espérant que quelques-uns chez vous ont le sens de l'hume-our loup-phoque (j'ai pô écrit «foc»!! j'suis pô homo... mais je n'ai rien contre eux)

Pierre Dac...vivant et «à taie» (d'oreiller) bien remplie par toute femme qui n'a pas peur de voir «l'autre versant de la colline»...
         
         

Pierre Desproges

      Encore faudrait-il qu'ils le puissent !
Franchement, quels débats, quels intellectuels ?

C'est actuel qui me choque dans l'affirmation du dessinateur. La plupart des badernes bien pensantes qui ont interprétés leur siècle sont en effet bien morts et je n'ai pas le sentiment que les emperruqués des salons mondains qui réclament le titre d'intellectuel ne soient pas aussi présomptueux que fats de piller sans honte les idées souvent aussi mortes de désormais cadavres pour alimenter leur fonds de commerce.

A moins de considérer Yves Montand comme un intellectuel, je ne suis certainement pas un intellectuel (en plus je n'ai même pas ma carte au parti, je ne suis pas près d'évoquer gravement de la guerre à Sarajevo au 20 heures de TF1 avec un poulpe sur la tête en signe d'opposition). Je n'ai par conséquent pas vraiment à intervenir dans la débat.

On ne m'invite fort heureusement que très rarement dans ces pince-fesses où l'on critique avec la dernière virulence la faim dans le monde, le déclin de l'occident et les licenciements chez Renault, ou l'on explique en savantes combinaisons internationales les derniers exploits bien ourdis des Laurel et Hardy de la démagogie universelle, Bill et Boris, incompréhensible pour le vulgaire, pardon le commun, en se gargarisant sournoisement des bulles du Taittinger Réserve qui accompagne si bien les Fufs d'esturgeons.

Qu'il y ai déjà un ou deux intellectuels honnêtes vivants qui s'expriment régulièrement, et on verra pour le débat. On préfère visiblement donner la parole à tout le monde et n'importe qui aujourd'hui, et pour que le plus d'électeurs vivipares soient en mesure de suivre le débat après le surgelé du soir, de la façon la plus simpliste qui soit. On ne met point la charrue devant les bFufs et n'est pas Camus qui veut.

Le mot même de débat est un de ces nouveaux slogan publicitaire trouvé par je ne sais pas qui pour flatter les auto-célébrations lénifiantes d'individualisme que sont les rencontres publiques d'aujourd'hui. Il faut faire jeune pour survivre dans la jungle des consommateurs vivant en concubinage actif avec leur téléviseur. Et, par manque de temps, je refuse ici de dire du mal des éducateurs nationaux, gardiens de Molière, de Sollers et de Duras qui eux aussi veulent alimenter le débat.

Sérieusement les derniers intellectuels sont enclos dans des asiles aux barreaux serrés ou terré dans leur chaumière à épier chacune des réflexions de leur cerveau gavé à le ligne et à la rime, nourri d'écritures et de pêches miraculeuses, dans le tumulte des vociférations commerciales de la radio d'en bas, guettant les bruits de bottes qui ne devraient réellement pas tarder à venir, si toutefois les russes ne s'arrêtent pas à 400 km de Paris ce coup-ci.

Si vous saviez la haine qu'avaient mes rustres à l'armée de l'idée même de BEPC, des gens étranges qui trouvaient plus intéressant de lire ce qu'un étranger avait écrit plutôt que d'aller gambader en meute dans la campagne en tirant sur tout ce qui bouge ou ne bouge pas, l'humanité joviale d'une foule de hooligan en quasi-béatitude alcoolique, vous n'iriez certainement pas faire le fanfaron pour qu'on supprime à titre idéologique P. Sabatier et consorts des écrans de télé ni qu'on condamne à de lourdes peines d'amende les chanteurs mièvres et les sportifs Îqui valaient trois milliards'. Et ce n'est qu'un début.

Mais je m'égare, (Saint Lazare).

Pour clore, je vous dirais que je suis pour tout ce qui peut mettre un peu d'intelligence dans le débat, et qu'il n'y a pas de raison de ne pas rappeler les mémoires d'outre-tombe dans les persiflages de salons, surtout si la conversation tombe sur Alain Minc ou les pensées de Giscard.


Je partage malencontreusement avec Jacques Lacan cette qualité d'être mort trop tôt par rapport à l'immensité des conneries que nous avions encore à dire, et ça m'emmerde.

Amicalement,
P.D.
         
         

Dracula

      Monsieur le caricaturiste

Sachez que bien que je n'ai aucunement l'intention de m'immiscer dans les débats de notre époque je pense cependant que notre avis pourrait être intéressant.

En effet j'ai moi-même en tant que mort un regard plus objectif sur notre époque que mes contemporains. N'en n'est il pas similaire pour les personnage de Dialogus par rapport à votre époque. Ne sommes nous pas vos ancêtres, ceux qui à votre époque sont au ciel. En vérité notre regard et bien plus critique que le votre.

Cependant reconnaissons le: nous sommes mort et puisque la religion ne domine plus votre époque, ce dont je suis heureux, vous voilà seul maître de votre destin.

Pour ma part, je laisserai bon grés mal grés le soin à vos politiciens de gouverner le monde. Après tout ne sommes nous pas désuet par rapport à votre époque, moi-même étant en retard par rapport à celle d'ou je vous écrit. En vérité nous pourrions difficilement apprécier votre situation.

Cependant, et je parle au nom de toute les personnes morte, comment pourrions nous rester insensibles à des problèmes tels la destruction à petit feu de la terre. Du moment ou j'étais vivant je ne me rappelle pas l'avoir légué a la génération suivante avec la température qui augment l'air qui devient irrespirable et l'on n'avait jamais, même par accident rendu une terre entière inhabitable pour des siècle. Je faisais allusions au catastrophes de Tchernobyl et au bombes d'Hiroshima et Nagasaki, j'en profite pour remercier Dialogus pour la documentation qui m'ont fourni.

Mais qu'importe, je suis déjà mort à cette époque et donc encore plus à la votre. Sachez juste que, si j'avais eu une descendance avec ma bien aimée, de léguer un monde en ruine à mes enfants. je le répète pour ma part j'ai depuis longtemps perdu foi en l'homme et ce qui se passe à votre époque ne m'intéressent guère étant donné que j'y suis apparemment définitivement mort.

En espérant, monsieur le caricaturiste que mon avis vous a intéresser, même si vous ne le vouliez pas.

Le comte Dracula
         
         

Marguerite Duras

      Un jour, j'ai lancé que j'écrirais, même après ma mort. Pour quiconque connaît un tant soit peu la littérature, il est évident que la mort est consubstantielle à toute forme d'écriture. Écrire, même après sa mort, cela revient à être lu, mais aussi à passer par toutes sortes de voies et de voix. Le posthume n'est pas seulement l'affaire des vivants, de ce qui survit, mais bien aussi des morts. Les voix spectrales qui se font entendre ici prennent le relais du corps, dans l'amitié et le respect. Donc, oui, les morts peuvent être des revenants intelligents.

MD
         
         

Albert Einstein

      Premièrement, cher monsieur, je me permets d'insister sur un point d'une importance capitale. Je ne me considère nullement comme mort. Peut-être le suis-je dans votre référentiel, mais dans le mien, je suis on ne peut plus vivant. Il est vrai que certaines théories quantiques admettent l'existence d'histoires multiples de l'Univers, cela pourrait-il être le cas présentement? J'ai toujours trouvé que cela relève de l'aberration, voire de l'hérésie, mais si tel est le cas, il se pourrait bien que ce soit vous qui soyez mort, puisque pour moi, vous n'existez pas encore. Pour le reste, je rappelle que c'est Dialogus qui m'a contacté, et non l'inverse. Et puis, comme vous n'avez jamais pu assister à une discussion entre moi, Schrödinger, et Planck, j'ose affirmer que vous ne connaissez même pas le sens du mot débat.

Albert Einstein
         
         

Sigmund Freud

      Très cher Caricaturiste,

Votre questionnement est très appréciable, mais je ne pourrais m'empêcher de vous avouer mes ressentiments à son égard. Je pense que votre affirmation est quelque peu sophiste. Pour la simple et bonne raison que vous nous considérez comme étant incapables de pouvoir discourir sur un sujet qui ne nous concerne plus. Je pense qu'il y a erreur en pensant que nous ne sommes plus d'actualité. Effectivement, je suis bien placé pour savoir qu'après des siècles passés, des récits, des idées, des pensées peuvent encore nous servir et répondre à nos propres questionnements de tous les jours. Je me suis servi énormément de mythes pour confectionner la plupart de mes théories. Et je serais d'avis de dire que des philosophes comme Socrate ou Platon répondent encore à nos interrogations.

De plus, même si l'homme ne cesse d'évoluer, il faut savoir qu'il y a une base ancestrale qui ne nous quittera jamais. Notre très cher confrère Darwin nous l'a suffisamment démontré.

Alors, pour être plus clair face à mon affirmation comme quoi il y a une part de sophisme dans votre questionnement, ce n'est pas parce que nous sommes morts que la vie ne nous concerne plus. En tant qu'athée, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais parler de la religion. Surtout que mes origines sont juives. Je pense que nous sommes dans la même optique lorsque vous posez cette question à l'égard des intellectuels, puisque c'est ainsi que vous nous nommez.

Avec l'espérance d'avoir répondu à votre interrogation.

Bien à vous.

S. Freud.
         
         

Claude Frollo

      Maître enlumineur,

Intellectuel parmi les intellectuels, je me sens particulièrement concerné par votre question…

En tant que savant, je vous répondrai: toute pensée est immortelle. Les découvertes que vous croyez nouvelles sont en fait issues des découvertes passées, qui les impulsent et les façonnent; et vos débats sont, à votre insu, baignés et imprégnés des réflexions qui les ont précédées. Isidore de Séville est fils de saint Jérôme; le génie d'Averroès bâtit ses fondations sur celui d'Aristote.

En tant que prêtre, je vous répondrai: Ubi est, mors, victoria tua? Ô Mort, où est ta victoire? Quiconque croit en Notre Seigneur aura la vie éternelle; car il faut qu'il règne jusqu'à ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds; et le dernier ennemi qui sera détruit, c'est la mort.

Alors, maître enlumineur, oubliez votre question: les intellectuels sont vivants, par la pérennité de leur pensée, et l'infinie miséricorde de Dieu.

En ce jour de la Saint-Denis 1481

Dom Claude Frollo, archidiacre.
         
         

Paul Gauguin

      Le Monde n'est pas le monde.

Quand les intellectuels auront compris que la durée, l'éternité n'est accessible que par les sens ils se tairont et peindront· s'ils sont capables d'essentiel.

Et qui dit essence s'ouvre aux sens.

Ces nymphes, je les veux perpétuées, et il les a perpétuées, cet adorable Mallarmé dans l'Après-midi d'un faune; gaies, vigilantes d'amour, de chair et de vie, près du lierre qui enlace à Ville-d'Avray, les grands chênes de Corot, aux teintes dorées, d'odeur animale, pénétrantes; saveurs tropicales ici comme ailleurs, de tous les temps, jusque dans l'éternité.

Suffit.

Paul Gauguin
         
         

Théophile Gautier

      Neuilly le 03 janvier 1872

Monsieur le caricaturiste du journal Le Monde,

Une des choses les plus burlesques de la glorieuse époque où vous avez le douteux bonheur de vivre est incontestablement la réhabilitation de l'intellectualisme entreprise par tous les journaux, de quelque couleur qu'ils soient, rouges, vert ou tricolores.


Par chance je n'appartiens nullement à cette hideuse engeance...


Je ne suis qu'un artiste, qu'un poète qui ne recherche que le Beau et dédaigne le Vrai!

Brocardez donc qui vous voulez Monsieur et laissez moi ciseler mes sonnets!


Théophile Gautier
         
         

Carlo Gesualdo

      Cher Sinclair Dumontais,

J’ai bien reçu l'esquisse dont vous m'avez demandé quelques commentaires. Je m'excuse tout d'abord pour le retard de ma réponse, mais un petit voyage à Naples m'a pris quelques semaines. Je suis maintenant bien revenu dans ma demeure à Gesualdo, c'est là où je suis le plus en paix, quoique toujours affreusement envahi par des démons qui me font vivre un véritable calvaire. Le voyage m'a vraiment éreinté, et j'ai dû m'aliter car mes problèmes respiratoires sont revenus et il m'est difficile de rester plus d'une heure debout.

Concernant l'esquisse, il est assez difficile de la commenter. Mais je pense sérieusement que les intellectuels morts interviennent constamment dans nos débats. En effet, nous y faisons régulièrement référence, et notre modernisme constant n'est permis que par ces références au passé. Où en serions-nous aujourd'hui sans nos connaissances sur la musique antique grecque? Aurais-je pu insérer autant de chromatisme dans ma musique sans ces retours permanents vers le passé? Quant à la phrase «posons-leur la question», elle est véritablement intéressante. Ce serait un pur bonheur de pouvoir dialoguer avec Aristote, Platon, mais aussi Pythagore! Nous étudierions évidemment les nouveautés que nous avons apportées à leurs réflexions, tout en essayant de les nourrir encore! Ce serait un pur bonheur, mais quelle utopie! Tout cela tiendrait du miracle, ou de la sorcellerie, on ne peut s'entretenir avec les morts, sauf par la prière. Et si on pouvait le faire, je m'empresserai de demander pardon à Maria, ma première épouse que j'ai assassinée sur un coup de folie. Chaque jour sans elle est un vrai calvaire, et mes prières constantes, mes récitations quotidiennes de psaumes, mes séances de flagellation ne m'enlèveront jamais cette douleur.

En espérant que cette réflexion ne vous décevra pas, veuillez accepter, cher Sinclair Dumontais, toute ma sympathie.

Carlo Gesualdo
         
         

Glenn Gould

      Ainsi la question serait de savoir s'il est utile que des personnages du passé, de l'Histoire, interviennent dans les débats du présent. Elle m'oblige à imaginer une situation assez étrange.

Quelle bien étrange perspective en effet que de s'imaginer ce que l'on paraîtra étant mort, alors qu'on est pourtant bien vivant (car je suis bien vivant!). À mon avis, c'est exactement la posture que doivent avoir ceux qui croient en la Postérité: ils sont persuadés que l'Histoire a un sens, qu'ils en seront un jalon, et qu'on les admirera pour cela après leur mort (c'est ce que pense Monsieur Boulez, par exemple). Eh bien moi je ne partage pas ce point de vue. Je ne crois pas à un sens déterminé de l'Histoire, car cette idée est déprimante: nous serions alors réduits à suivre ce sens, sans l'avoir crée nous même. Mais, si l'on abandonne cette perspective, il n'y a alors plus de personnages historiques, que l'on admire, dont on suit l'exemple, et que l'on consulte dans l'espoir (vain selon moi), qu'ils éclaireront le présent. Il n'y a que des personnalités, des individualités marquantes, que l'on ne doit pas admirer, mais que l'on peut contempler pour ce qu'elles sont, et ce qu'elles ont crée.

Cette remarque nous plonge directement dans le problème soulevé par cette caricature. Car en effet, interroger les intellectuels du passé dans l'espoir qu'il nous montre la voie à suivre dans le présent, c'est bien croire que l'Histoire s'enchaîne à sens unique, croire qu'il suffit d'étudier l'histoire pour comprendre le présent et imaginer la suite. Et c'est là une erreur, en tout cas en Art. Par exemple, à mon sens, les plus grands compositeurs de musique furent ceux qui justement n'ont pas suivi leur temps, leur Histoire. Ainsi Bach n'a pas suivi la mode classique qui s'affirmait à la fin de ses jours, et son art de la fugue est même, pourrait on dire, complètement démodé pour 1749! Ou encore Richard Strauss, qui reste résolument accroché à la tradition du XIXeme siècle. Nous pourrions dire la même chose, certes à une autre époque, d'Orlando Gibbons...

Mais là n'est d'ailleurs pas le problème car la question ici m'est adressée, et que vraiment, je ne m'estime pas être un personnage historique, et encore moins en mesure d'éclairer, d'ici, votre temps. Je trouve cela très arrogant, et moralement déplacé. Il n'y a que vous qui pouvez en décider, mais je pense que cela serait une erreur. Soyez créateur! Et ne cherchez pas dans le passé les réponses que vous devez trouver par vous même, avec votre cerveau: à vous d'être intellectuel. Alors vous me direz que ma présence chez Dialogus est inutile, et contradictoire! Et bien non, car premièrement je n'ai jamais dit que le dialogue était impossible, et deuxièmement, si jamais dans votre temps, je suis l'objet d'une contemplation, alors je suis certainement aussi la source d'interrogations. Et donc ne vaut-il pas mieux me les poser directement plutôt qu'à une seconde main?

Glenn Gould
         
         

Martin Heidegger

      Du Rhin, Hölderlin ici nous fait signe. Nous y lisons:

Le destin le plus doux lui semble
Souvent de vivre là, presque oublié, dans l'ombre
De la foret où nul rayon ne brûle,

Le sommeil et l'oubli ont gagnés la demeure. Et les Mortels se sont assoupis. Nul ne sait combien de temps encore la demeure restera un abri. Combien de temps encore, à l'abri des rayons? L'épreuve initialement destinée ne finira-t-elle jamais par se rassembler dans la simplicité de l'éclaircie, à l'orée des bois?

Parfois, du fond des âges, un écho lointain rappel au dormeur son oubli. Pas encore un rayon: seulement l'annonce d'une percée, d'un nouveau séjour.

Délice alors de s'éveiller, comme on ressuscite,
De ce sommeil sacré

De l'éveil, n'a-t-on jamais le Délice? Le dormeur lui préfère-t-il à ce point la tranquillité de son repos? Aujourd'hui, tout l'indique, on cherche seulement à écarter l'éveil, à l'anesthésié plus lourdement encore. De la même manière, raille-t-on de ce qui ressuscite. Mais cette tranquillité n'en n'est pas une. Elle est, me plaisais-je à dire il y a longtemps, un engourdissement; et, le repos, une torpeur.

Le dormeur ne se mettra-t-il jamais en chemin?

Et, la froide forêt quittée,
De s'en aller avec le soir
À la rencontre d'une plus douce lumière

Vous demandez si les «anciens» devraient à nouveau questionner l'«actualité» du séjour de l'homme. Ce à quoi je réponds qu'ils n'ont jamais cessés de le faire. Prêtez l'oreille. N'entendez-vous pas cette tempête qui souffle du fond des âges? Elle laisse derrière elle des marques qui ne mentent pas. Regardez autour de vous. Voyez: ces arbres, leurs feuilles - comme elles tremblent!

Nous faussons trop facilement l'essence de la contemporanéité en la confondant avec l'actualité d'une présence. Longtemps ais-je indiqué le contraire, que ce qui fût précocement peut être plus présent que ce qui est tardivement. Ainsi l'homme se méprend-t-il sur le sens et la portée de son séjour, car il n'est de saison que ce pour quoi aucune épreuve n'est encore possible:

De s'en aller avec le soir
À la rencontre d'une plus douce lumière

Plus que jamais, peut-être, le temps est-il venue de penser la demeure autrement. Autrement qu'un abri. Ou d'un autre abritement. Parce que l'homme ne s'y abrite jamais vraiment, sinon par torpeur. Parce que, contre toute attente et à son insu, s'y abrite pourtant quelque chose.

Telle la promesse d'une rencontre déjà à venir.

En pensant amicalement à vous

Vôtre,

Martin Heidegger
         
         

Franck Herbert

      Monsieur Dumontais,

C'est avec étonnement que je découvre cette première question, qui en dit long sur la confusion qui règne dans l'esprit du dessinateur où sa propension à vouloir faire rire semble avoir percuté son intellect de plein fouet, au cours de ce qu'il est convenu d'appeler une séance de plaisir solitaire intellectuel.

Tout d'abord, Monsieur, je tiens à vous informer que tous les individus contactés par Sinclair Dumontais sont vivants, et je ne puis m'empêcher de vous retourner la question, tout comme le fît avec humour Oscar Wilde: de quel droit les vivants s'octroieraient-ils légitimement la possibilité d'intervenir auprès des «morts»?

Ensuite, j'avoue ignorer si je suis considéré comme étant un intellectuel d'où vous m'écrivez, la science-fiction, souffrant hélas du mépris et du discrédit, n'entre pas dans la catégorie «bonne littérature» parce qu'elle tente peut-être de concilier deux cultures: l'une littéraire, l'autre scientifique, qui sont malheureusement tenues pour inconciliables, car les deux genres se méprisent souvent mutuellement. Nous pourrions discuter longtemps de la place qu'occupe la science-fiction, mais là n'est pas la question. Vous affirmez que les intellectuels morts n'ont pas à intervenir dans vos débats.

Que vous le vouliez ou non, avec ou sans Dialogus, les idées des intellectuels du passé influent indubitablement sur les idées du futur, ainsi les économistes discutent sans doute encore des théories de Keynes dans le but de les améliorer, les philosophes étudient toujours avec un grand intérêt leurs homologues de l'Antiquité malgré deux millénaires d'écart pour tirer des enseignements, et les adeptes des disciplines ayant trait à la compréhension de l'esprit humain discutent probablement encore des théories jungiennes et freudiennes.

Le temps agit comme un mécanisme de tamis, les idées naissent, croissent, prolifèrent et se confrontent. Seules les meilleures idées survivent dans le temps grâce à cette sélection et cet héritage du passé est primordial.

Mais nous devons aussi penser à avoir de nouvelles idées, et améliorer les idées du passé, car nous avons suffisamment d'imagination pour effectuer d'autres choix. Nous avons tendance à nous attacher à des alternatives trop limités. Nous disons: «bon, la seule solution est... comme l'ont prouvé Einstein, Freud, Karl Marx...». Et cette manière de penser inhibe la création d'idées nouvelles et le perfectionnement d'idées plus anciennes, et cela abaisse notre vision au raz du sol et nous empêche de voir autre chose.

Je demeure, Monsieur Dumontais,
Votre serviteur.

Franck Herbert
         
         

Alfred Hitchcock

      Suis-je mort?

Poser la question me semble donner la réponse. À moins que ce soit du cinéma!

Et si Marion Crane n'était pas vraiment morte sous la douche? Et la mère de Norman Bates, morte aussi? Voilà l'art du grand cinéma. Vous commencez à comprendre...

Moi grand intellectuel, enfin on reconnaît l'importance de toute mon oeuvre, pas comme l'Académie américaine qui s'est fait un devoir de lever le nez sur chacun de mes films.

A. Hitchcock
         
         

Adolf Hitler

      De quels intellectuels me parle-t-on? Ceux que l'on désigne habituellement sous ce vocable ne constituent en général qu'un ramassis de marxistes et réactionnaires en tous genres. Effectivement, ceux-ci me semblent plus à leur place morts ou en exil qu'à l'intérieur des frontières du Reich! Étant moi-même autodidacte, je me suis toujours méfié de ceux qui ont appris sur les bancs des universités, prêchant l'universalisme, la tolérance et autres inepties du même ordre. Je n'ai jamais pardonné à ces pacifistes qui complotaient contre l'Allemagne, préparant la capitulation honteuse de Novembre 1918, pendant que leurs camarades luttaient glorieusement au front, coude à coude dans les tranchées pour la victoire de notre peuple! Nous n'avons que faire des scribouillards qui ne partagent pas notre Weltanschaaung et qui utilisent leur esprit à faire le lit d'idéologies étrangères au lieu de promouvoir la révolution nationale-socialiste. Bien que certains d'entre eux se soient ralliés à notre mouvement, tels le camarade Martin Heidegger, nous n'avons pas l'intention de faire de notre Volk une nation d'intellectuels; l'esprit du peuple sera désormais galvanisé non par une production intellectuelle, mais par l'oeuvre artistique et l'exaltation de la force guerrière et de l'esprit germanique. C'est ainsi que nous concevons l'avenir, nous nationaux-socialistes: un peuple d'artistes et de combattants!

Adolf Hitler,

Führer und Kanzler des GroßDeutschesReichs
         
         

Robert Erwin Howard

      Tout d'abord je ne suis pas mort. Comment le serais-je puisque je m'exprime en ces lieux? À moins que je le sois et ne le sache pas, auquel cas cela revient au même.

Mais cela est sans importance, ce qui compte c'est que vous nous traitiez moi et mes compagnons d'intellectuels. Ayant regardé dans mon dictionnaire, ce mot est la traduction d'«intellectual», qui est dans ma langue un terme fortement péjoratif. Surtout ici au Texas. Il évoque un binoclard, aux muscles comme des ficelles mouillées, gauche, incapable d'action décisive, et probablement bredouillant. Et pourquoi sommes-nous censés être des intellectuels? Parce que nous écrivons. Cela seul suffit à nous voir accoler cette dénomination.

Venez donc passer une soirée avec moi, Monsieur, et je vous montrerais s'il en est ainsi. Bah, je vous ferais rouler ivre mort sous la table au troisième verre de bon whisky, avant de vous achever avec un tord-boyaux local que nous nommons «moonshine». Je pourrais aisément vous écraser, que ce soit à la lutte, la boxe ou encore au tir.

Et qu'est-ce que cela fait de moi? Un non intellectuel. Donc une brute épaisse, une sorte de «Steve Costigan», mon héros marin. Mais Steve, tout comme moi je l'espère, ne manque pas d'une sorte d'intellect. Peut-être pas l'égal du vôtre, Monsieur le gribouilleur, mais il suffit à nos besoins.

Alors cessez de ranger les gens dans des petites boîtes bien fermées avec sur le dessus une jolie petite étiquette «intellectuel», «manuel» «homme du monde», «brute», «bagarreur», «gentleman». Moi je suis toutes ces choses et bien d'autres encore. En chacun de nous sommeillent plusieurs autres, et ils ont tous droit à la parole.

Fussent-ils morts ou vivants.

Robert E. Howard
         
         

Victor Hugo

      Hauteville House, 27 mai 1856

Eh bien, Messieurs!

Je crois que certains d'entre nous peuvent témoigner de la réflexion supérieure qui émanait de nos propres réunions littéraires. Est-ce donc ce qui ressort en cette époque des journaux? Je vois que les calomnies n'ont pas changé, et les cibles non plus. Vous dites les «intellectuels», Monsieur le caricaturiste érudit? Mais sachez avant tout que les intellectuels, les écrivains, les artistes et les hommes de liberté de tous temps ont toujours constitué le sang d'un pays et la voix d'un peuple! Sachez que sans eux, passés et à venir, vous ne reconnaîtriez plus la France! Ces esprits, ces immortels ne sont pas morts, mais debout et animés d'un sang vif qui coule dans leurs veines. Ce sang est l'apanage des Grands, il marque à jamais le Temps. Venez donc armés de toute votre fougue «leur poser la question», cela ne suffira pas à les ébranler.

Allez donc relire vos classiques, Messieurs, et revenez quand vous saurez vos philosophes.

Victor Hugo
         
         

Ismène

      Je ne suis pas une intellectuelle. Et je ne suis pas morte du tout, au contraire, j'ai l'intention de rester en vie le plus longtemps possible. Et d'avoir des rides et des petits-enfants. Si vous refusez la parole aux intellectuels morts, est-ce qu'une humble vivante comme moi aura le droit de s'exprimer? J'en doute.

Ismène
         
         

Yves Klein

      Mon cher Philibert!

Intellectuels?... Morts?

Un souvenir me vient à l'esprit! En Mars 1960, suite à une performance de «pinceaux vivants», un débat s'est instauré entre le public et le duo formé par mon ami Pierre Restany et moi-même. Je me souviens d'avoir vu le peintre Georges Mathieu se lever furibond et m'apostropher tel son extrême rival... «Pour vous, qu'est-ce que l'art?», telle était sa question! Sans doute voulait-il m'embarquer dans les méandres d'un débat intellectuel sur l'art où les défintions et dé-définitions de cette notion n'en finiraient pas de ne plus en finir! Je lui ai tout simplement répondu «L'art, c'est la santé!». Je venais ici, d'une phrase spontanée, sans doute impitoyable pour l'interlocuteur, de résumer la problématique des «anthropométries», et finalement, celle de l'aventure monochrome. Je venais également de souligner une chose capitale... à savoir qu'un artiste n'est pas obligé de réfléchir, surtout s'il a du génie! Un intellectuel, si! Par extension, je dirais que Bachelard a réfléchi pour moi! L'art est effectivement la santé! De la santé, j'en ai puisque je suis vivant! Preuve en est ces quelques mots (simple logique!)

Enfin, mon cher Philibert, tu n'es pas sans savoir que lors des premières présentations de mes monochromes, certaines critiques se réclamant «intellectuellé» ont qualifié mon Fuvre de «fumisterie» ou autres «escroqueries»! Sans doute ces braves gens étaient-ils morts avant l'heure! J'entends en ce sens qu'elles ne pouvaient ou ne voulaient pas voir ce qui justement leur crevait les yeux! Si l'intellect est synonyme d'oubli des choses évidentes, alors que Dieu me garde d'être associé à ces individus!

Bien à toi!

Yves Klein
         
         

Lancelot