Quelques extraits...


ENTRETIENS AVEC TROIS COURONNES


Napoléon Bonaparte:

«J'ai refermé le gouffre de l'anarchie et débrouillé le chaos qui avait suivi la Révolution. J'ai excité toutes les émulations, récompensé tous les mérites et reculé les limites de la Gloire! Sur quoi pourrait-on m'attaquer qu'un historien ne puisse me défendre? Mon despotisme? Il démontrera que la dictature était une nécessité du moment pour rétablir l'ordre et protéger la France de ses ennemis extérieurs comme intérieurs, mais je n'ai fait que gouverner le peuple comme il voulait l'être et dans son intérêt. Mon objectif était d'atteindre une stabilité suffisante pour pouvoir libéraliser nos institutions, mais nos ennemis ne m'ont jamais laissé le temps d'atteindre ce but et, quand j'essayais d'appliquer ces préceptes en 1815 et leur prouvais ma volonté de paix, il répondirent par la guerre totale!»

Louis XIV:

«Cependant, l'expérience que je pris du pouvoir ne tarda pas à se faire sentir et si je gardai en mémoire les enseignements du cardinal, je n'avais point toujours la même façon de les appliquer. C'est évident: un ministre, aussi rempli de qualités et de connaissances soit-il, ne peut avoir la même importance, le même impact et le même souci des peuples qu'un Roi qui gouverne, qui n'a point d'autre raison de le faire que le bonheur de ses sujets et qui agit en maître. Il est essentiel de comprendre cela si on veut comprendre ce que ma façon d'exercer le pouvoir doit au cardinal Mazarin et aux autres qui m'entourèrent. Je n'irais pas jusqu'à dire que mon règne fut exclusivement empreint de ses enseignements, mais il en fut à tout le moins teinté, et je sais ce que je lui dois comme ce que je ne dois qu'à moi-même.»

L'impératrice Sissi:

«Vous me demandez si j'étais à ce point prisonnière que je ne pouvais émettre aucune protestation face à la séquestration pure et simple de mes enfants. Connaissez-vous le surnom que, dès les premiers jours, j'ai donné au palais de la Hofburg? La Kerkerburg, le palais-cachot. Voilà, je crois, qui est significatif et qui vous éclairera assez bien sur la situation telle que je la vivais. Il faut vous rappeler, cher ami, que je n'étais pas censée devenir impératrice d'Autriche. Vienne, la Cour et ma tante Sophie s'étaient préparées à recevoir Hélène, une princesse bien élevée, capable, digne d'assister l'empereur dans ses importantes fonctions de représentation. Et voilà qu'à la place, on leur impose une toute jeune fille, une enfant rebelle, peu formée aux us et coutumes des cours royales, n'ayant reçu qu'une éducation encore sommaire, parlant le dialecte bavarois et plaçant le mot «liberté» au-dessus de tout!»

ENTRETIENS AVEC CINQ ECRIVAINS


Louis-Ferdinand Céline:


«Foutre! Je concède que Toto m'a apprivoisé prestement... Ça n'a pas traîné! Séduit de son plumage, que j'étais! Passe-passe! Illico! Nous sommes inséparables. Pas de cage, en liberté totale... Il fiente partout, mais qu'importe... toujours posé sur mon épaule à jacasser. Il me casse des crayons, juste pour m'emmerder. Je gueule! Il répond dare-dare. Très efficace contre les casse-pieds, après dix minutes de parlotte, c'est l'offensive. Mord un pied, une cheville, s'acharne et l'emmerdeur met les bouts sans demander son reste. Vous verrez, à Meudon, il vous adoptera. J'en suis persuadé. Il a du flair pour dégotter la rareté.»

Simone de Beauvoir:

«Veuillez croire que vous êtes absous de tout blâme quant au fait que je sois la seule représentante du deuxième sexe dans votre recueil d'entrevues. D'ailleurs, le seul fait que vous preniez la peine de vous en excuser témoigne de l'avancée notable de la volonté de rendre les rapports entre les sexes plus équilibrés. Si j'y suis, comme vous semblez le dire, pour quelque chose, j'en suis très touchée. Cependant, bien que l'on puisse vouloir changer la trajectoire que prend l'humanité dans l'avenir, il ne sert à rien - et serait même dangereux - de vouloir réécrire l'histoire pour en corriger les imperfections. Il y a eu moins de femmes que d'hommes en littérature? Eh bien soit! Qu'on le sache, qu'on le réalise, afin d'aménager pour l'avenir les conditions permettant de rétablir le difficile et novateur équilibre - s'il en fût déjà un - entre les hommes et les femmes.»

Sacha Guitry:

«Plutôt que vous attacher à ce qui pourrait être glorifiant pour ma personne, vous m'interrogez sur ce qui, aux yeux du commun, dont je me moque avec une constance exemplaire, pourrait me faire passer pour un médiocre. Je ne vous le reproche pas, ce sport français qui vise à déboulonner les idoles a un nombre de licenciés fascinant. Oui, j'ai redoublé dix fois ma sixième, au point d'y fêter mes dix-huit ans.»

Antoine de Saint-Exupéry:

«Votre propos, au sujet de mon dernier livre, Le Petit Prince, m'étonne. C'est un conte. Une parabole. Je me suis bien amusé à l'écrire et surtout à l'illustrer. Pauvres dessins me direz-vous! Mais quand on ne peut faire plus brillant, la simplicité fait toujours bonne impression. Vous savez que j'ai dû prendre quelques leçons d'aquarelle! Lamothe voulait que je m'adjoigne un illustrateur. Pourquoi? Mes dessins traduisent exactement le dépouillement souhaité. Mais j'ai eu au moins un modèle, à son grand dam d'ailleurs. Imaginez Denis de Rougemont, le pape de l'analyse du comportement amoureux en Occident, étendu à plat ventre, sur la moquette, imitant un rêveur feuilletant un magazine, les deux jambes relevées!»

William Shakespeare:

«Puis, un beau jour, une troupe passa à Stratford. Allant voir leur représentation, j'eus vent d'une rumeur: ils étaient à cours d'un acteur. Bien sûr, ce n'était pas un grand rôle. Cela me convenait puisque je ne me suis jamais considéré comme un grand acteur non plus. Je ne pourrais même pas arriver à la cheville de mon vieil ami Richard Burbage! Néanmoins, je leur proposai mes services. C'est ainsi que dès la tournée d'été terminée, je partis pour Londres et, un peu plus tard, je me joignis à la troupe qui dépendait du Lord Strange.»


ENTRETIENS AVEC TROIS HOMMES D'ETAT CONTEMPORAINS


Maurice Duplessis:

«Par exemple, j'ai électrifié les fermes pour que nos braves et admirables cultivateurs puissent produire plus et obtenir l'honnête aisance sans laquelle toute famille vit dans la misère avec son train de danger pour le corps et l'esprit. Pour convaincre ceux qui doutaient du bien-fondé de mon programme, je leur ai parlé de la radio qu'ils pourraient écouter, des gramophones, des machines à laver, de l'éclairage moderne, etc. J'ai construit plein d'écoles pour instruire le peuple afin qu'il puisse se trouver des situations enviables, sans tomber dans l'envie qui est le pire des péchés capitaux car il n'apporte aucun plaisir ou aucune consolation.»

Charles de Gaulle:

«Dans l'histoire mondiale du XXe siècle, l'Europe dispose d'une place incontournable. Or en Europe, la France occupe, malgré les terribles errances des Français, un rang parmi les tout premiers. Et en France, c'est bien moi, de Gaulle, qui ai détenu la légitimité, pendant près de trois décennies. C'est moi qui ai forgé pour la France un régime enfin stable. C'est encore moi qui ai fait entrer, d'une part, la France dans la modernité, et d'autre part, les peuples de l'Empire français dans la Liberté. C'est toujours moi qui ai obtenu pour la France un siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies, moi, enfin, qui ai doté la France de la force de dissuasion nucléaire. Pourtant, si je dois conserver une place dans l'Histoire du monde, j'ai le sentiment que ce sera essentiellement pour avoir été une source d'enquiquinement permanent pour certains puissants alliés de la France.»

Yitshak Rabin:

«Alors comment passe-t-on du râteau au fusil? Dans mon cas, la transition ne fut pas vraiment nette. Disons que, littéralement, lorsqu'on utilisait son râteau, il était fortement recommandé de conserver son fusil sinon en bandoulière, du moins à portée de main. En effet, la période de mes études à Kadouri se caractérisait par une atmosphère explosive dans la Palestine tout entière, qui trouvait ses sources dans les émeutes fomentées par les Arabes et les grèves générales de 1936.»


ENTRETIENS AVEC QUATRE PHILOSOPHES

Socrate:

«Bon. Vois maintenant les étoiles. Les anciens y dessinaient des dieux fantastiques, des animaux fabuleux et des héros en action. Il y a encore sur Athènes bien des charretiers et des teinturières pour te montrer Arès, Pégase et Artémis dans le ciel, en te racontant que l'immortel, la bête ou la chasseresse veille sur eux, les protège ou les tourmente. Assieds-toi calmement au bord d'une fontaine, croise même la jambe si tu veux, pour montrer que tu es intrépide d'esprit, et lance-toi à expliquer à ces pauvres hères que les étoiles ne sont que des clous scintillants fichés aléatoirement dans la voûte céleste comme des moellons dans le plafond d'un temple. Ils vont te darder d'un air atterré et tu vas sentir l'épaisseur poisseuse de leurs certitudes superstitieuses. Il s'agit, encore une fois ici, d'idées séculaires, qui reviennent subitement en vogue, que l'on embrasse sans vérification aucune, simplement parce qu'elles ont été relayées par un héritage si lointain qu'il se donne à toutes les consciences embryonnaires qui l'endossent comme faussement éternel.»

Machiavel:

«Bien entendu, le propriétaire terrien exploite ses ouvriers, les transforme quasiment en esclaves asservis à sa propre grandeur, mais il n'a pas besoin de paraître puissant à leurs yeux, car il l'est réellement. Il fait cela pour sembler mieux nanti qu'un autre propriétaire, car il compare ses possessions avec celles de son voisin. Si je semble douter de la possibilité de mettre en oeuvre cette République de manière douce, c'est essentiellement parce qu'il faut réussir à faire perdre cette envie d'être au-dessus des autres, il faut mettre fin à cette compétition acharnée. Après des siècles et des siècles de lutte, les hommes doivent désapprendre le profit personnel et revenir à une pensée collective.»

Karl Marx:

«Quand Bakounine s'aventure sur le terrain hasardeux de l'analyse économique, il est plus que jamais idéaliste russe à vous en donner la nausée. Misant principalement sur la paysannerie et les bandits de grands chemins, il néglige totalement le rôle moteur du grand prolétariat industriel. Il joue à l'anti-Tolstoï après avoir joué au conspirateur nihiliste. C'est une catastrophe inénarrable. Et comme l'homme est brillant, bouillant, sacrément fort en gueule pour un édenté, il entraîne une partie significative du mouvement ouvrier sur le sillage ondoyant de ce marasme théorique. Le fil à retordre qu'il a donné à ma fraction de l'Internationale, je ne vous dis pas. Il n'y a eu que Lassalle pour le battre sur ce plan du grand bousillage.»

Friedrich Nietzsche:

«Dans l'affirmation de sa joie au travail, dans la volonté de travailler, dans le désir intense d'éternel retour du travail, le surhomme peut s'accomplir. Mais si vous ne travaillez que dans le but d'avoir assez d'argent pour subsister ou vous payer des places pour écouter des symphonies chaque soir, vous vous trompez de travail. Devenez chef d'orchestre, musicien, gérant de salle de concert ! Bien entendu qu'il y a de la place pour le surhomme dans tout ce que vous faites, comme dans la maladie la plus terrible. Vous devez affirmer ce que vous voulez, et en affirmer l'affirmation, et en vouloir l'éternel retour. C'est cela la vie du surhomme.»


ENTRETIENS AVEC TROIS GÉANTS DE LA CHANSON FRANÇAISE

Léo Ferré:

«Je suis à ma table de travail. Je ne sais pas ce que je vais écrire. Je suis avec le plein de ma vie, avec le vocabulaire en stock. J'entends une voix qui vient de moi, qui vient de l'intérieur. Un peu comme si j'étais dicté. J'ai alors un magnétophone dans le désespoir qui me ronge et qui tourne et qui tourne et qui n'arrête pas. Je fais le copiste. Ça fait des textes de toutes les couleurs, de toutes les longueurs. Je coupe, je taille, je couds, pour faire mes chansons. Night and day a donné cinq chansons, Guesclin, sept. C'est ça ma création. Ce n'est pas de l'inspiration. C'est des larmes, de la tristesse, de la mélancolie. Il y a la vie. Et ça coule, ça coule. Parfois, je sors de chez moi, de chez mes mots. Avec mes frangins de la nuit.»

Georges Brassens:

«Pendant un passage à Bobino, dans les années 70, j'étais menacé de crises de coliques néphrétiques ; deux infirmiers en coulisses (disciples des picures !) pour une injection à l'entracte, et une ambulance à l'entrée des clinique. (C'était ma bataille du rein : toubib or not toubib !) Mon ami Jacques Brel, durant cette période, se pointait dans ma loge tous les jours, soi-disant pour m'aider à accorder mes guitares. J'ai su, beaucoup plus tard, qu'il avait proposé au directeur de la salle de me remplacer, au pied levé, si je n'y arrivais pas, afin que mon public ne soit pas trop déçu. Lors de mon passage à Québec, en 1961, un jeune homme que je sentais timide et admiratif et qu'on m'avait présenté comme étant professeur de mathématiques et régisseur bénévole au café-théâtre où je me produisais, m'offrait chaque jour de changer mes cordes et d'accorder mes guitares. Un an plus tard, j'ai été étonné de voir sa photo sur les colonnes Morris de Paris. C'était Gilles Vigneault.»

Jacques Brel:

«Placer l'émotion à l'avant-plan, dites-vous ? L'émotion du fric, oui ! On ne décide pas de placer l'émotion où que ce soit. On la ressent et la laisse se placer où elle le veut bien. Beaucoup d'émotion pour peu de sentiment, vous dirais-je. Et l'émotion ne s'épanouit pas que sur scène ! Elle se répand un peu partout. Pour un brameur d'émotion sur les planches, il y en a des dizaines en coulisses ou à la porte des artistes pour un griffonnage du griffon, une photo, un regard agacé. Faites le calcul. Ça fait beaucoup plus d'émotion dans la ruelle que sur la scène.»