Vos jeunes amants
       

       
         
         

Éva

      Vos jeunes amants

Monsieur Wilde,

Pourriez-vous me parler de vos jeunes amants... On dit que vous n'avez pas chômé de ce côté...

Éva

 

       
         

Oscar Wilde

      Très chère lady Éva,

Que de mesquinerie dans cette question! Que de calomnies en filigrane! Suis-je vraiment condamné à supporter cet opprobre par-delà les époques et les lieux...? Je ne peux cependant vous blâmer de votre curiosité, et je suppose que ma stature d'homme public me contraint à vous répondre avec franchise. On m'a prêté, il est vrai, nombre d'aventures.

Au Trinity College, tout d'abord. Ma relation privilégiée avec deux jeunes professeurs, Johnny Mahaffy et Robie Tyrrell, fit pour le moins jaser et je présume que la jalousie de l'un ou l'autre de mes condisciples fut à l'origine des rumeurs persistantes qui entachèrent ma réputation.

Le scandale me suivit ensuite au Magdalen College, où l'on me prêta des amitiés douteuses avec quelques-uns de mes camarades, parmi lesquels Regie Harding et Willie Ward. Pure calomnie une fois de plus: les soirées que nous passions ensemble n'étaient remplies que de conversations où nous parlions, à la façon des très jeunes gens, de tout et de rien et d'autres choses encore. Bien différente fut la relation que j'entretins à l'époque avec ce cher Walter Pater. Son ouvrage, Studies in the History of the Renaissance, exerça sur ma vie une bien étrange influence, et je dois vous avouer que l'homme avait le talent de séduire dangereusement les sens... Nos entrevues demeurèrent néanmoins platoniques, mais Pater m'apprit que notre but n'est pas le fruit de l'expérience, mais l'expérience elle-même.

Les rumeurs à mon sujet se trouvèrent revigorées l'été suivant, lorsque je pris la décision d'emménager avec Frank Miles, jeune portraitiste avec qui j'avais lié une amitié nouvelle. Gardez tout de même à l'esprit que ce fut dans cet appartement, sur Salisbury Street, que je fis la connaissance de mon premier amour, Miss Balcombe.

Une fois mes études terminées, mes voyages en Amérique et en France m'éloignèrent momentanément du climat délétère de la société bien pensante. Mon retour m'amena à rencontrer celle qui allait devenir la mère de mes enfants, ma bien-aimée Constance. Notre mariage fit taire les plus acharnés des ragots, et je pus me consacrer sereinement à mon travail.

Cette vie rangée fut cependant mise en pièce par l'arrivée dans mon univers de Robie Ross, qui fut mon premier amant. Notre relation amoureuse, pour brève qu'elle ait été, fut en tout cas la base d'une amitié indéfectible. Les rumeurs resurgirent alors comme autant de démons, bientôt confirmées par l'irruption dans ma vie de Bosie, de 15 ans mon cadet. Les liens que nous entretinrent eurent les conséquences que l'on sait...

Toujours est-il que la rumeur et les on-dit exagérèrent de beaucoup les tribulations de ma vie amoureuse. De là à dire que je n'ai «pas chômé», il y a un pas que je ne saurais vous permettre de franchir. À vous d'en tirer, ma chère, les conclusions qui vous sembleront opportunes.

Bien à vous,

Oscar