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Athée
écrit à

Oscar Wilde


La langue de Molière


   

Cher Oscar, my Dear, à Xxxxx, le 31 décembre 2002

Je me posais hier une question cruciale: pourquoi correspondez-vous dans la langue de Molière et non celle de Shakespeare? Voilà là une interrogation bien légitime, me semblait-il. Ainsi je crois avoir trouvé la solution de cette énigme, et j'avoue compatir à votre embarras de toute la force de mon âme, si tant est qu'elle en ait encore. D'autant que vous devez être mortifié de toutes les raisons qui vous empêchent aujourd'hui de réussir à vous exprimer dans votre bien-aimée langue maternelle. Vous m'informerez de la véracité des faits que je vous propose ici pour explication de votre amnésie anglophonique (?) et de votre vitalité d'aujourd'hui, et cela après 148 années d'existence, ce qui est, avouons-le, tout à fait méritoire.

Ainsi vous mourûtes en 1900, à l'aube de notre étonnant XXe siècle. Mais comment, alors pouvez-vous vous exprimer sur le World Wide Web comme vous le faites aujourd'hui? Avouez que ceci mérite réflexion. Mais non, vous n'êtes pas mort ce damné jour du 30 décembre 1900. Un vampire, du nom de Stéphane, un vampire français, si les vampires ont une nationalité, se sustenta de votre sang, Oscar. Ainsi, exsangue, vous vous trouvâtes au seuil de la mort. Ce vampire, vous voyant dans toute la digne beauté que confère un proche trépas, s'éprit follement de vous. Il fit de vous son semblable, vous octroyant par là l'immortalité dont seuls peuvent jouir les vampires. Vous étiez alors absolument terrifié de votre nouvelle condition: Vampire, damné à jamais, tueur insatiable, mais immortel, éternel, quel don vous avait fait ce Stéphane! Il vous prit alors dans son giron, et vous apprit les bases que tout bon vampire se respectant doit connaître. Vous vécûtes heureux durant de nombreuses années, car la passion qu'il éprouvait pour vous, Oscar, ne tarda pas à devenir réciproque. Seulement en l'an 1938, Stéphane décida de s'exiler en Amérique du Sud pour «voir un peu du pays avec toi», comme il le disait si tendrement. Mais vous, Oscar, n'aviez alors aucune envie d'aller vous enfoncer dans des jungles tropicales hostiles, humides, et étouffantes, lorsque vous vous efforciez de comprendre la subtilité des divers mouvements artistiques, si «futuristes» que vous étiez bien incapable de déceler rien d'esthétique dans la peinture, sculpture, et littérature de cette époque. L‚art a toujours été votre préoccupation première, je crois, avec l'amour et la paix, non? Les affaires européennes étaient justement au plus mal, et vous craigniez pour elles. Ainsi vous laissâtes Stéphane partir pour le Nouveau Monde, et restâtes en France. En France, oui, car déjà vous trouviez de nombreux charmes à ce pays, et connaissiez fort bien sa langue, langue que vous appreniez alors avec André (Gide), homme particulièrement admiré de vous. Mais lorsque les Nazis investirent la France, ils vinrent vous arrêter au beau milieu de la nuit (bien sûr, vous ne pouviez plus voir la lumière du Soleil depuis votre mutation), vous accusant de meurtre (il faut bien se nourrir pour vivre, même lorsque l'on est vampire) et de vice (votre attachement à André semblait suspect au voisinage). Ils voulurent alors vous déporter en Allemagne, mais vous parvîntes à fuir, en suçant le sang d'un haïssable SS. Fuite clandestine vers la Grande-Bretagne. Sitôt arrivé là, vous vous aperçûtes que vous ne maîtrisiez plus tout à fait la langue anglaise, en raison du trop long séjour en France. Il s'agissait tout de même de votre langue maternelle, et vous parvîntes à vous faire comprendre. Une semaine plus tard, vous vous trouvâtes dans la rue au moment où passait une voiture de voleurs qui sortaient de la banque qu'ils venaient de braquer. Ces malhonnêtes vous prirent pour otage, et s'échappèrent avec vous sur les mers. Vous demeuriez dans les cales jour et nuit, ce qui vous évitait de brûler vif à la lumière solaire. Un sympathique petit mousse prit soin de vous pendant le voyage: il apportait de la nourriture, et consolait comme il se doit un homme de votre rang prisonnier d'une telle situation. Lorsque vous débarquâtes,
ils vous relâchèrent enfin, mais vous vous trouviez au Danemark!

Votre connaissance de la langue française vous permit d'obtenir un logis provisoire, que vous partageâtes avec le mousse qui s'était échappé de sa bande de voleurs pour vous suivre, n'étant pas le moins du monde intimidé par votre nature vampirique. En amour on ne compte pas, comme dit la maxime française! Vous preniez donc bien garde à surveiller vos appétits sanguinaires en présence de ce courageux jeune homme. Seulement vous ne teniez pas particulièrement à rester au Danemark. Vous vous liâtes avec une intrigante de la cour du Roi, qui vous fournit des billets de train pour traverser l'Europe. Car vous désiriez vous rendre en Algérie, terre que vous aviez déjà visitée du temps de votre vie mortelle, et qui restait attachée à de nombreux souvenir, notamment avec André en 1995. Vous prîtes donc le train avec le jeune et joli mousse, que vous preniez alors sous votre protection. Seulement le train fut contrôlé par les Nazis près de Munich, et, étant toujours recherché, vous dûtes fuir. Alors commença une longue marche vers l'Italie. Votre jeune ami n'y survécut pas, et vous pleurâtes longuement à Chiasso, lorsqu'il fallut lui rendre les honneurs funèbres, qui se firent de nuit et au secret bien sûr...Mais vous êtes un homme courageux, Oscar, et je n'en ai jamais douté. Arrivé à Tarente, vous embarquâtes, et débarquâtes à El-Djazaïr au printemps 1940.

Vous y vécûtes quarante années, est-ce bien cela? Ainsi vous oubliiez totalement la langue de Shakespeare, mon pauvre Oscar! Au contraire, vous connaissiez la langue française à merveille. Vous prîtes un vol de nuit pour Marseille le 16 octobre 1980, jour de vos 126 ans. Ce que vous vîtes à votre arrivée dépassa tous vos cauchemars. Vous ne compreniez plus l'art de cette époque, mais vous ne compreniez plus cette époque! L'électricité, les moeurs, les hommes, les femmes, les machines, les habitations, l'air, plus rien n'avait à voir avec votre vie, et même avec l'époque de la Seconde Guerre Mondiale... Atterré, vous vécûtes en ermite dans une vieille grange de campagne pendant dix ans, jusqu'à ce que vous preniez la décision de vous adapter à ce monde moderne. Et c'est ce que vous fîtes, Oscar, dont je ne puis qu'honorer la bravoure.

Aujourd'hui vous êtes si bien en harmonie avec notre monde que vous êtes l'auteur d'un site Internet, qui vous permet d'être en contact avec vos centaines de fans, sans pour autant mettre en danger votre corps vampirique: enfermé dans une salle, à l'abri des rayons lumineux, vous dirigez votre site sans compromettre votre santé. Par ce site, vous essayez également d'attirer l'attention de votre bien-aimé Stéphane, que vous n'avez évidemment jamais pu oublier... Vit-il dans la jungle amazonienne, ou en France comme vous? Ou consulte-t-il toutes les heures votre site Internet pour vous savoir en bonne santé, n'osant pas se découvrir, tant le respect et l'adoration que vous lui inspirez l'aveuglent? Toujours est-il que vous survivez aujourd'hui, et maniez à merveille la langue française, contrairement à la langue anglaise, dont vous ne connaissez aujourd'hui plus que les rudiments et les bases nécessaires à l'utilisation de matériel informatique...

Oscar, vous me direz, je vous prie, si mon intuition a deviné juste, concernant les raisons de votre existence aujourd'hui et votre oubli de votre langue maternelle.

À bientôt, avec toute mon affection,

AThée


Cher Athée,

Que voilà d'ailleurs un pseudonyme fort à propos! En effet il est en adéquation avec l'étrange récit que vous venez de me faire. Il semble en effet ne pas tenir compte de la possibilité que Dieu me rappelle définitivement à Lui dans un délai raisonnable. Car enfin, vous prétendez m'écrire depuis l'année 2002! J'ai reçu ce matin «Le Petit Journal», ce délicieux quotidien français, et il porte la date du 6 novembre 1898…

Pour dire le vrai, cette transposition me fait penser quelque peu aux écrits de cet auteur français, Jules Verne, dont les héros vivent des aventures extraordinaires en-dehors du temps parfois. Mais le contenu de ce récit, qui m'a fort diverti, me fait plutôt penser à un roman gothique, ou du moins à ses grandes lignes. Auriez-vous par hasard, l'intention d'écrire une histoire m'ayant pour héros? Cela ne me déplairait point, mais sachez que j'aimerais avoir un droit de regard sur vos épreuves, car certaines personnes qui m'ont cité parfois dans leurs œuvres –notamment poétiques- m'ont causé le plus grand tort, et ont concouru à ma déchéance morale par le passé.

Mais pour en revenir au sujet principal de votre missive, mon «oubli de ma langue natale», je vous avoue que je ne comprends pas vraiment le sens de cette remarque. En effet, même si je vis en France depuis plus d'un an, je n'ai pas pour autant renié, encore moins oublié mes origines anglo-saxonnes. Je continue à m'exprimer, dans mes écrits, dans cette langue maternelle, même s'il est vrai, et vous le soulignez, que mes progrès en français ont été très importants ces derniers mois. Mais peut-être voulez-vous simplement parler des courriers que reçoivent mes correspondants actuels? Eh bien sachez, cher Athée, qu'ils sont traduits par un jeune homme qui me fait le grand plaisir de me servir de temps à autre de secrétaire. Il manie à la perfection les langues de Shakespeare et de Molière, et c'est grâce à lui que vous pourrez lire ces lignes dans votre langue maternelle, qui si j'ai bien compris, est le français. J'espère avoir donc répondu à votre interrogation principale. Quant au récit très fantaisiste mais hautement divertissant que vous avez eu l'excellence de produire, je vous suggère de le réécrire et de le présenter à un éditeur, il trouvera peut-être son public.

Bien à vous,

Oscar.

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