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Monsieur O,
En novembre, un jour où j'avais quelques heures devant moi avant
un rendez-vous important dans le quartier, l'idée m'est venue
d'entrer dans le cimetière du Père Lachaise où je
n'avais jamais mis les pieds auparavant et de flâner au hasard
des allées. Ma première surprise fut de n'y croiser
quasiment pas d'âmes qui vivent, moi qui croyais ce lieu
très visité.
Ma deuxième surprise, alors que commençait à
tomber une sorte de crachin océanique propice à la
morosité et à la mélancolie, vint d'un
attroupement inattendu que je pris au premier abord pour une
cérémonie d'enterrement. Mais en m'approchant, la tenue
bigarrée des personnages, leur ferveur et leur comportement
évoquaient plutôt une cérémonie rituelle.
C'était bien cela. Les officiants étaient tous jeunes et
beaux et leur jeu consistait à se peindre les lèvres avec
force rouge et à chercher un coin encore vierge sur la pierre
d'un tombeau pour y laisser la trace du plus fervent des baisers.
Et c'est ainsi que j'ai vu, dans cet endroit de mort, sur lequel
flottait l'odeur âcre d'une crémation qui
commençait, des baisers d'amour voltiger comme autant de
papillons pour aller recouvrir de pétales écarlates la
pierre blanche qui portait votre nom, Monsieur Oscar. Que d'amour vous
inspirez! Le saviez-vous?
Sapho
Ah chère Sapho!
Quel plaisir vous me faites en m'écrivant avec ce
pseudonyme, parmi ceux que je chéris le plus. Savez-vous que Sapho est une
poétesse lyrique de l'Antiquité grecque, connue pour sa passion pour les
personnes du même sexe, et devenue le symbole de la lesbienne (c'est-à-dire
native de Lesbos, l'une des îles grecques) et de laquelle est dérivé l'adjectif
saphique, désignant l'homosexualité féminine? Je pourrais vous parler des heures
de la grâce de ses vers ou des mérites du mètre saphique, mais je
m'égarerais.
Pour en revenir à votre témoignage, je vous avoue ne pas
bien comprendre… Vous avez assisté à une sorte de ballet étrange où les
officiants se peignaient les lèvres en rouge pour embrasser une pierre tombale
portant mon nom? Mais c'est impossible, car voyez-vous, à l'heure où je vous
écris, je suis encore vivant. Certes, la méningite dont j'ai été affligé ces
derniers mois m'a retiré bien des forces, mais vous pouvez me croire, je suis
encore là pour vous répondre… Il me semble chère Sapho, que vous rendant sur ce
lieu tellement chargé d'histoire et d'âmes qu'est le cimetière du Père Lachaise,
vous avez dû y humer des vapeurs fort suspectes pour avoir de telles
visions…
Votre dévoué,
Oscar. |