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Voltaire

     
   

Zadig et la religion

    Bonjour,

Je m'appelle Francis Aucoin et je viens du Québec, plus précisément des Îles-de-la-Madeleine. J'ai une dissertation explicative à écrire sur le fait que Zadig ridiculise la religion. Je dois sortir deux points importants du roman philosophique et les expliquer. Un de mes points est celui du chapitre sept, lorsqu'il entre à pieds joints dans le temple pour un peu se moquer des religions. Mon deuxième point est au chapitre douze, lorsqu'il mange avec l'égyptien, le grec, etc. et qu’il porte un argument qui fait réfléchir tout le monde à la table. Il faut que j'explique ces deux points, mais j'ai un peu de misère. Le but de ma lettre est de vous demander de m'aider dans mes explications pour que je sois plus juste et plus pertinent dans mes propos.

Merci d'avoir pris le temps de lire ma lettre.

Francis Aucoin



J'avoue, Monsieur, avoir bien du mal à croire que vous m'écriviez du XXIème siècle; j'ose croire qu'alors, en des temps qu'on peut espérer moins barbares que le nôtre, on ne m'attribuera plus des petits livres comme «Zadig» ou «Candide» que je me suis toujours défendu d'avoir écrits. Voyez ce que j'en ai dit dans mes réponses aux membres de Dialogus, où je n'ai fait d'ailleurs que reprendre ce que je ne cesse de répéter dans le reste de ma correspondance.

Au reste, et dans le seul dessein de vous être agréable, j'ai relu entièrement «Zadig» que j'avais jadis parcouru, et pas plus que la première fois je n'y ai trouvé une ombre d'impiété; il faut vraiment que mes ennemis soient poussés à bout d'arguments pour qu'ils en soient réduits non seulement à m'attribuer des ouvrages dans lesquels je n'ai aucune part, mais encore à y voir des propositions scandaleuses qu'aucun homme de bon sens ne découvrira jamais.

Dieu merci, je suis aussi bon catholique que vous, et je crois sans hésitation à tout ce que notre Sainte Église Romaine nous ordonne de croire, quand même cela paraîtrait-il ridicule ou scandaleux à notre pauvre raison humaine; cependant, lorsqu'il ne s'agit plus de la vraie religion mais de faussetés purement humaines, voire d'inspirations du Diable, on admettra que la raison puisse alors reprendre ses droits. Autrement il nous faudrait condamner Clément d'Alexandrie qui parlait avec mépris des prodiges des temples païens: «Que les secrets des temples des Égyptiens et que la nécromancie des Étrusques demeurent dans les ténèbres; toutes ces choses ne sont certainement que des impostures extravagantes et de pures tromperies pareilles à celle des jeux de dés. Les chèvres qu'on a dressées à la divination et les corbeaux qu'on a instruits à rendre des oracles ne sont pour ainsi dire que les associés de ces charlatans qui fourbent tous les hommes.» Que dis-je? il faudrait censurer Dieu lui-même qui, au livre de Daniel, se moque clairement de l'imposture des prêtres païens dans l'épisode de Bel et du Dragon.

C'est pourquoi il est d'une très grande conséquence de savoir si le prêtre doit porter sa robe par-dessus sa chemise ou sa chemise par-dessus sa robe: c'est un point sur lequel nous devons nous en tenir à l'enseignement de Église et ne jamais rien examiner. Mais s'il faut décider entre le pied droit et le pied gauche pour pénétrer dans un temple païen, voué à l'erreur dans le meilleur des cas et au pire consacré au Démon, chacun dira que c'est un cas manifeste de question vaine et stérile: a-t-on jamais disputé de quel pied nous devons entrer en enfer? Et supposé que des musulmans décidassent de se tourner vers le tombeau d'Ali, et qu'ils entrassent ainsi en conflit vers ceux qui préfèrent le tombeau de Mahomet, ne serions-nous pas en droit de leur dire que ce sont des simagrées indifférentes puisque toutes deux concourent à leur perdition?

Et n'oubliez pas que l'histoire de Zadig est censée avoir eu lieu avant la venue de notre Sauveur, alors que la vraie religion n'était connue, de manière encore imparfaite, que par quelques tribus d'usuriers et de rogneurs d'espèces dans un coin de l'Arabie Pétrée; des gens qui n'aimaient point les prosélytes, comme Esdras vous le confirmera. Comment Zadig, qui n'avait pour se guider que les lumières humaines, aurait-il pu atteindre la vraie croyance et y guider son peuple?

Et c'est pourtant dans de telles histoires, si innocentes et si raisonnables, que des monstres de bassesse veulent voir des prodiges d'impiété. Non seulement on condamne à juste titre ceux qui se moquent des miracles de notre sainte religion, miracles que les capucins prouvent tous les jours dans ce qu'ils appellent des sermons, mais on s'en prend maintenant à ceux qui ridiculisent le paganisme. On en viendra à vous jeter en prison si vous doutez que Mahomet a mis dans sa manche la moitié de la Lune. N'avons-nous pas vu dans ces derniers temps le chevalier de la Barre livré aux pires tortures? Il avait raillé les dieux égyptiens, un familier de l'Inquisition l'a entendu, a juré que sous les dieux égyptiens il entendait celui que nous adorons tous, et il a fait condamner ce jeune homme au dernier supplice.

Je suis désolé, Monsieur, de ne pas vous avoir expliqué en quoi «Zadig» est un livre impie, mais je l'aurais été tout autant si vous m'aviez demandé d'établir qu'il fait grand jour en plein minuit.

Veuillez croire etc.