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Voltaire

     
   

Votre conte préféré

    Monsieur,

Je suis Mélissa, j'ai quatorze ans. J'étudie actuellement un de vos contes: «Jeannot et Colin» et je me demandais quel était votre conte préféré parmi tous ceux que vous avez écrits?

Mercie de lire mon message. En attente de votre réponse, cordialement

Mélissa



Il faut vraiment qu'on se soit donné le mot à Dialogus, ma chère enfant, pour m'attribuer ainsi des petits ouvrages que pour rien au monde je ne voudrais avoir écrits. Et l'on persiste à y lire mon nom alors que c'est celui d'un autre qui y figure! Tout le monde à Paris connaît l'origine du petit divertissement appelé «Le Blanc et le Noir», et plusieurs personnes dignes de foi vous diront la même chose au sujet de «Jeannot et Colin»: ces deux récits ont paru dans un recueil portant pour titre «Les Contes de Guillaume Vadé»; voilà pourquoi c'est à l'auteur que je vous conseillerais d'écrire s'il n'était pas mort voici plus de dix ans.

Je me rappelle avoir lu ce «Jeannot et Colin», voici bien une dizaine d'années, pour occuper une soirée d'hiver, et je ne me rappelle pas y avoir trouvé quoi que ce fût qui pût faire rougir une fille de votre âge; vous-même qui me dites l'avoir étudié serez évidemment de mon avis. Eh bien croiriez-vous qu'il y a eu toute une bande de cagots pour y trouver des propositions malsonnantes, téméraires, suspectes d'hérésie, voire hérétiques de façon formelle? À ce compte je reste tout honteux de n'avoir rien vu, si bien que je risque à mon âge de me faire fouetter comme l'a été le pauvre Candide pour avoir eu l'air d'approuver ce que disait ce fou de Pangloss; et vous me demandez, tout tranquillement, de parler d'un tel conte, reconnu athée, déiste et janséniste, comme s'il était sorti de ma main. Auriez-vous l'intention de m'envoyer au bûcher?

Si vous me demandez quand même de dire laquelle je préfère parmi toutes ces perversités que Satan a pu souffler, je choisirai «Candide», je l'avoue. Et ma principale raison, c'est que les gens du goût le plus sûr s'accordent à lui donner leur voix. Plusieurs des expressions qu'on y trouve ont déjà passé en proverbe et, vous ne me croirez peut-être pas, j'en suis venu moi-même plusieurs fois à écrire sans y penser dans mes lettres qu'il faut observer la sagesse de ce petit livre et se borner à cultiver son jardin. Sous ma plume l'expression est devenue aussi naturelle que si c'était moi qui l'avais écrite.

Veuillez croire, ma chère enfant etc.