Théorie
       
       
         
         

zoute06@wanadoo.fr

      Monsieur le philosophe,

J'ai eu l'occasion d'étudier, cette année, une petite partie de votre oeuvre en cours de français. Cela m'a fortement intéressé mais j'aurais aimé savoir d'où vient votre théorie selon quoi l'homme est mauvais par nature, et c'est la société qui le rend bon.

Y a-t-il une origine précise ou est-ce une réflexion personnelle?

Merci beaucoup.
Cordialement,
Elsa

 

       
         

Voltaire

      À Ferney, 9 janvier [1775]

Vous me réjouissez, ma chère enfant, en m'apprenant que mes oeuvres seront étudiées à l'avenir et le seront encore en 2004. Je n'avais guère d'espoir, je vous l'avoue, que des écrivains de mon siècle pussent subsister, écrasés que nous sommes par les géants qui nous ont précédés. Combien de fois ai-je envié cette époque où un honnête homme pouvait entendre une comédie de Molière, une tragédie de Racine, un sermon de Bossuet! et il se rappelait telle discussion avec Pascal qu'il avait eue dans son jeune temps. Nous vivons, hélas, dans une époque où les talents abondent et où les génies sont absents.

Je constate aussi, avec la satisfaction que vous imaginez, qu'on n'hésitera pas à faire lire mes ouvrages aux jeunes personnes; on aura donc compris qu'ils ne contiennent rien de contraire à la vraie foi, et les religieuses qui vous éduquent ont l'esprit bien plus ouvert que celles de mon époque. À vrai dire, cependant, je comprends mal qu'elles vous accablent à votre âge de ces questions de philosophie, de ces énigmes dont on sait bien que nous mourrons tous sans en avoir trouvé la clé. Il m'est arrivé d'y toucher, mais avec quelle discrétion! Seules la haine et la hargne d'un inquisiteur sont capables de trouver dans tout ce que j'ai écrit la moindre idée répréhensible.

Il est vrai que ces tristes gens, pour avoir de quoi condamner, vont jusqu'à m'attribuer des livres auxquels je m'en voudrais d'avoir mis jamais la main. Je n'en veux pas aux imprimeurs qui ont une famille à nourrir et qui, pour accroître leurs ventes, n'hésitent pas à mettre sous mon nom telle ou telle de leurs publications, mais quelle vraisemblance y a-t-il à m'attribuer un petit roman comme «Candide», même si nombre d'esprits cultivés l'ont trouvé agréable à lire et n'y ont rien découvert qui fût contraire à la religion? Se pourrait-il qu'en 2004 l'erreur ait ainsi persisté?

Comme je n'ai pas reçu le don de prophétie, je ne puis savoir lesquels de mes ouvrages, réels ou supposés, seront expliqués en classe au XXIème siècle; mais puisque tout cela n'est qu'un jeu, pourquoi ne pas reconnaître fictivement jusqu'au «Dictionnaire Philosophique», ce méchant recueil écrit contre notre sainte mère l'Église, que la main du bourreau a justement brûlé.

Faites-moi savoir quelles sont mes oeuvres que vous avez étudiées, cela satisfera ma curiosité et je pourrai vous répondre plus aisément; dans cette attente, croyez à toute ma bienveillance à votre égard

Voltaire
Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi.
         
         

zoute06@wanadoo.fr

      Monsieur Voltaire,

Je ne m'attendais pas à ce que ce soit moi qui vous apprenne certains changements dans la manière de voir et dont est régie notre société. Elle n'est certes pas parfaite, mais beaucoup d'éléments se sont améliorés.

Commençons par le système politique. Les Français ont supprimé la monarchie, et l'ont remplacée parce que l'on appelle la république. Je ne vais pas vous expliquer ce système compliqué. Je vous dirai juste que tous les dirigeants de notre beau pays sont élus pour un nombre limité d'années, et que deux parlements sont également élus pour voter les lois. En effet, quelques années après votre mort, une grande révolution, qui influença une partie de l'Europe, a eu lieu. La Bastille fut détruite par le peuple de Paris, le roi Louis XVI guillotiné. Il paraît qu'on lisait vos textes dans Paris, ainsi que ceux d'autres philosophes.

Le système religieux maintenant. La religion catholique n'est plus la religion officielle. Chacun a le droit de choisir comment honorer son dieu, en toute liberté, le gouvernement étant laïque. La religion n'est de ce fait plus enseignée à l'école. Les tribunaux d'inquisition ont été dissous. Ce n'est pas encore vrai dans tous les pays au monde pour le moment, mais en Europe, c'est le cas dans beaucoup d'endroits. Malgré cela, malheureusement, certains hommes continuent de se déchirer pour des questions de théologie, non seulement à l'intérieur d'une même religion, pour savoir comment suivre certaines règles, mais aussi entre religions, et ce à plus ou moins grande échelle dans énormément de pays dans le monde.

De plus, chacun a le droit de publier librement son avis sur le monde et sur la politique, dans le respect des hommes. L'intolérance sous toutes ses formes, le non-respect des personnes et la censure sont maintenant combattus à juste titre.

Vous voici maintenant informé des nouvelles de notre monde. Je ne prétends pas tout connaître, mais n'hésitez pas à me poser d'autres questions si vous en avez.

Parlons maintenant de littérature. J'ai commencé l'année en étudiant Zadig, ses idées principales, le poids de l'argumentation à travers l'apologue. Nous avons choisi quelques passages pour les expliquer plus précisément. Nous nous sommes intéressés à des extraits de vos oeuvres, Candide, l'article «théiste» du Dictionnaire Philosophique, le Traité sur la Tolérance... Nous avons aussi abordé des écrits d'autres philosophes de votre temps, comme Montesquieu, Diderot, Condorcet, Marivaux... À chaque fois nous avons essayé de déceler un message derrière vos contes, pièces de théâtre, articles de l'encyclopédie.

Nous avons aussi étudié la rhétorique, les choix de figures de style, de mise en forme. Vos oeuvres sont riches pour cela.

En 2004 l'erreur, comme vous l'appelez, persiste toujours. Toutes ces oeuvres vous sont attribuées. Qui d'autre pourrait les avoir écrites?

J'aurais quelques autres questions à vous poser, mais j'attends d'abord votre réaction sur les quelques éléments que je viens de vous exposer.

Cordialement
Elsa
         
         

Voltaire

      Vous vous étonnez, ma chère enfant, que je vous interroge sur le monde où vous vivez. Comment votre serviteur, en 1775, pourrait-il savoir les événements qui se sont succédé depuis cette année qui, pour moi, vient seulement de commencer? Notez bien que je ne mets pas en doute un seul instant le fait que vous m'écriviez en 2004: il y a tant de choses auxquelles il faut croire pour assurer son repos en l'autre monde, et surtout en celui-ci, que ce nouvel article de foi me paraît une pure bagatelle.

La monarchie n'existe donc plus à votre époque; j'ignore ce que veut dire ce mot de «guillotiné», mais j'en augure mal pour notre bon roi. Quant à ce que vous dites de la religion et de la liberté de penser, je tremble que nos inquisiteurs aient vent de votre lettre: comme le chevalier Sainte-Claire voyage sans difficulté dans le temps, j'ai grand peur qu'ils ne surprennent son secret et viennent vous saisir jusque dans votre époque.

On continue donc à parler de Zadig comme si j'y avais part; mais pourquoi moi? Pourquoi me nomme-t-on? Je ne veux avoir rien à démêler avec les romans et je serais d'autant plus fâché de passer pour l'auteur qu'on veut décrier ce livre par les interprétations les plus odieuses, et qu'on ose l'accuser de contenir des dogmes téméraires contre notre sainte religion. Voyez quelle apparence! Pendant une maladie bien pénible je me le faisais lire; et si les chapitres de Misouf, du nez coupé, et des mages corrompus par une femme qui voulait sauver Zadig m'égayèrent, celui de l'ermite, et les réflexions de Zadig avec le vendeur de fromage à la crème, me fit supporter avec moins d'impatience une fièvre chaude continue qui dura bien vingt-six jours.

Je n'y ai pourtant recherché qu'une honnête distraction, et quand vous me dites que votre régent vous a fait étudier le poids de l'argumentation à travers l'apologue, je crains qu'il n'ait écrasé ce pauvre apologue par le poids de son argumentation. Une petite oeuvre légère se doit d'être étudiée légèrement. De tout ce que vous me citez je n'avoue que le Traité sur la Tolérance que l'indignation m'a arraché quand je me suis occupé de la famille Calas.

Il est vrai que, parmi les philosophes, vous rangez ce bon Marivaux, lequel «pesait des oeufs de mouche dans des balances de toile d'araignée» selon un jugement que j'approuve assez mais dont je ne suis pas plus responsable que de tant d'ouvrages qu'on m'attribue. Je ne sais si ce trait d'esprit passera lui aussi à la postérité; mais il circule déjà, sous des formes différentes; personne ne peut savoir où et quand j'ai parlé ainsi mais tout le monde ajoute: «C'est ce que dit Voltaire».

Montesquieu est évidemment à considérer plus sérieusement, et s'il avait pris soin de mieux vérifier ses sources, ses oeuvres seraient à recommander. Diderot me plaît, même si personne ne conseillerait certains de ses romans à des jeunes filles: j'espère que ce n'est pas eux qu'on vous fait étudier. Mais je suis surtout heureux de voir qu'on apprécie mon ami Condorcet qui joint l'ardeur de la jeunesse à la sagesse de la maturité. Mon seul regret, c'est que je n'espère pas vivre assez pour admirer les grands travaux qu'il nous donnera; je me console en contemplant avec respect ceux qu'il nous a déjà donnés.

Souffrez que je vous baise les mains, ma chère enfant: à deux cent trente ans de distance, c'est un geste qui ne vous compromettra pas.

Voltaire,
Le vieil ermite de Ferney.