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Voltaire

     
   

Qu'en pensez-vous?

    Bien le bonjour, cher écrivain.

Ma question est des plus simples: vous avez écrit de nombreux poèmes pour la postérité, c'est certain. Néanmoins, comme vous le savez sûrement, nombre de personnes les apprécient certainement, bien que je n'en aie pas encore rencontré, mais un nombre considérablement plus élevé préfère le conte philosophique écrit par le docteur Ralph. Le docteur Ralph était votre contemporain, et son style littéraire s'inspire grandement du votre. De plus, il critique la langue allemande (château de Thunder-ten-tronckh), pour un ressortissant allemand, n'est-ce pas étrange?

Ma question est donc: qu'en pensez-vous, cher Voltaire? L'histoire a-t-elle fait les choses comme vous le vouliez?

Amicalement, un certain Candide...

PS: Que pensez-vous du commerce triangulaire?



Il est certain, Monsieur, qu'il ne faut pas juger une langue sur ceux qui la manient mal, et je supplierai de ne pas juger la nôtre d'après votre style: on a peine à comprendre ce que vous voulez dire. Vous n'appréciez pas mes poèmes, c'est votre droit: je n'ai jamais forcé personne à les aimer; ceux qui les goûtent sont bien assez nombreux sans que j'aie besoin d'en chercher d'autres. En ce qui concerne «Candide», j'ai déjà dit plusieurs fois que je n'avais rien à voir avec ce petit livre: pensez-en ce que vous voulez, je ne suis pas en cause. Le docteur Ralph, que je ne connais que de nom, ne m'a jamais avant de mourir communiqué son opinion sur sa langue; au cas où il serait allemand («ressortissant allemand» comme vous dites) et qu'il l'estimât un peu rude, il ne serait certes pas le premier. Ceux qui ont fréquenté le grand Frédéric (je doute que vous en fassiez partie) ont pu entendre de sa bouche des condamnations bien plus sévères (1).

Je termine avec ce que vous appelez «commerce triangulaire»: quand vous cesserez de parler par énigmes il me sera peut-être possible de vous répondre.

Veuillez croire etc.

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(1) Note de Dialogus – Voltaire ne pouvait connaître (à moins qu'il ne se sentît pas le droit de le citer) ce passage de l'«Histoire de mon temps», rédigée en français par Frédéric II et où le souverain trouvait la langue allemande

«aussi barbare que les Goths et les Huns qui la corrompirent; une grande partie des libertés germaniques consiste en ce que chaque petit État et chaque petit territoire affecte un langage particulier, ce qui diversifie, multiplie et change si considérablement les idiomes que les mêmes idées s'expriment avec des mots et des phrases différentes à Berlin, à Leipzig, à Vienne, à Stuttgart, à Cologne, et dans le Holstein... On manque tout à fait de ces académies qui servent de témoins à l'usage des mots, qui fixent leur véritable sens et leur emploi avec précision, et de là vient que les auteurs, ne connaissant ni règles ni lois, s'abandonnent à leur caprice, et écrivent sans pureté, sans élégance et sans concision dans un langage grossier et dans un style inégal et sauvage.»
 

Puisque vous semblez avoir perdu de vos capacités mentales, je vais reformuler ma question plus clairement: La plupart des gens (voire tous) semblent penser que vous êtes l'auteur de Candide. Pourquoi en niez-vous la paternité, alors que tous les faits vous désignent comme son auteur? De plus, cette oeuvre est excellente, alors pourquoi nier?

Ma remarque sur le commerce triangulaire, pourtant claire, peut être formulée comme ceci: Que pensez-vous que le commerce des esclaves? Avez-vous investi de l'argent dans celui-ci? Et si oui, pourquoi?


Je pourrais bien me mettre en colère, Monsieur, mais je suis bon chrétien et je reconnais mes torts: jamais je n'aurais accepté la proposition que m'a faite M. du Montais si j'avais su combien il me serait difficile de jouer mon rôle. Il m'a remis, comme à vous sans doute, un livre où se trouvent consignés les principaux événements qui sont censés devoir se produire pendant les deux cent trente prochaines années, mais je vous avoue que je n'ai même pas eu le temps de l'ouvrir et le secrétaire à qui j'ai demandé de le lire reconnaît qu'il n'y a rien compris. Tous ces récits de guerres et de révolutions qu'on nous annonce forment un chaos qu'on ne peut démêler. Et non seulement il faudrait me loger dans la tête cet amas d'histoires incohérentes mais je devrais apprendre de surcroît tout un vocabulaire nouveau et barbare, dont il est convenu qu'on l'emploiera à l'avenir, dans le goût de ce «commerce triangulaire» dont aucun honnête homme de notre époque n'a jamais entendu parler.

Ayez donc patience, Monsieur, et, en attendant que les soucis et les maladies qui m'accablent m'aient donné un peu de répit, imaginez-vous, si vous voulez m'écrire, que vous êtes encore en 1775. Ce ne sera peut-être pas bien difficile.

Veuillez croire etc.

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Note de Dialogus: C'est un fait que l'expression «commerce triangulaire» semble ne pas être apparue avant le dernier quart du XXème siècle et Voltaire ne pouvait pas la connaître.
 


Bien. J'ai quelque peu négligé la rédaction de ma réponse l'autre jour, je vous l'accorde. Toutefois, vous semblez avoir du mal à comprendre les événements importants de ces deux cent trente années PASSÉES, eh bien sachez que moi j'ai dû les connaître. Enfin bon, chacun ses problèmes, j'avoue que les miens ne sont pas bien lourds.

J'ignorais en effet votre méconnaissance de l'expression «commerce triangulaire», veuillez m'en excuser.

Toutefois, vous n'avez pas répondu à mes quelques questions, que je posais en vue d'éclaircir quelques points sur votre littérature, non déplaisante au demeurant.

Si vous ne souhaitez pas répondre, libre à vous, mais il n'y a pas de quoi vous énerver, avouez que vous avez un peu pourré l'incompréhension lors de votre précédente réponse.

Amicalement, quelqu'un qui ne vous veut pas de mal.


À vous parler franchement, Monsieur, je ne me soucie guère de savoir si vous me voulez du mal ou non. Depuis longtemps il y a des gens plus haut placés que vous qui s'en occupent mais tout ce qui est au pouvoir de ces malheureux, c'est de publier contre moi des libelles que personne ne lit, de prier Dieu de me faire mourir promptement, suivant les recommandations du saint jésuite Hurtado de Mendoza, ou de m'attribuer quelques livres impies auxquels je n'ai aucune part, comme Zadig, Candide et quelques autres. Voilà qui ne me touche guère et ne me fait pas grand mal. C'est vous au contraire qui, en trouvant excellents les écrits diaboliques que l'on m'impute, mettez en grand péril votre âme dans l'autre monde et surtout votre corps dans celui-ci.

Ne dites pas que vous avez quelque peu négligé la rédaction de votre deuxième réponse, convenez que vous ne l'avez pas rédigée du tout. Si vous saviez écrire vous ne me poseriez pas des questions comme celle-ci: «Que pensez-vous que le commerce des esclaves?», une phrase que les secrétaires de M. du Montais n'ont apparemment pas pu redresser, ne devinant pas ce que vous souhaitiez exprimer.

Si vous avez l'intention de dire que je possède des plantations aux colonies, que j'ai comme capitaine participé au commerce des esclaves, que j'ai comme armateur possédé des navires négriers, il est inutile de vous égarer en circonlocutions et en tournures embarrassées, dites-le sans détour: votre style est déjà assez gauche sans qu'il faille y ajouter ce boulet. J'aviserai alors à vous répondre.

Veuillez croire etc.