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Voltaire

     
   

Quelques remarques

    Monsieur Voltaire,

Pour être clair dès le commencement, je ne vous apprécie pas. Vos écrits m'horripilent, les articles que vous avez écrits dans l'encyclopédie me semblent pédants et prétentieux, les actions dans le commerce du sucre que vous sembliez avoir, en toute connaissance de ce que cela signifiait, me dégoûtent et je ne parlerais même pas de vos « lettres philosophiques ».

Malheureusement pour moi, mon professeur de littérature est sûrement votre plus grande admiratrice et se fait un devoir de nous faire lire le moindre de vos mots. D'après ce que j'ai pu constater dans vos réponses aux autres lettres, vous niez être l'auteur de plusieurs contes qui vous sont attribués de notre temps, notamment Candide. Soyons sérieux un instant, je vous prie! Ce docteur Ralph n'a aucune crédibilité, et votre style exécrable est reconnaissable entre tous, alors n'ayez pas honte d'avoir écrit des contes, c'est à mon avis ce style qui vous va le mieux. Il n'y a pas de honte à chercher à éviter la censure. Il y en a par contre à renier ses opinions.

J'espère néanmoins que vous éclairerez ma lanterne, j'accepterais tout à fait d'avoir tort si vous m'apportiez des preuves de l'existence de ce fameux docteur Ralph.

Marine



17 octobre [1775]

Votre XXIe siècle, Mademoiselle, ne manque pas de vraisemblance, dans la mesure où vous imaginez qu'on m'étudiera alors dans les classes. Je me rappelle certains maîtres particulièrement bornés qui comprenaient les grands auteurs comme Zoïle comprenait Homère, mais ce qui est pire, c'est qu'ils prétendaient les admirer. Au bout du compte, leurs malheureux élèves reportaient sur Sophocle et Virgile la haine qu'ils ressentaient contre les pédants.

Certains de mes régents ne manquaient pas de goût, mais c'est nous alors qui n'étions pas d'âge à comprendre les graves questions qu'ils agitaient devant nous, ni même à nous y intéresser. Je me rappelle telle ou telle explication dont je n'ai parfaitement saisi le sens qu'après bien des années, et je pense que mes condisciples qui ne se sont pas voués aux belles-lettres n'ont jamais eu le temps d'y repenser.

Il est vrai que, si je dois vous croire, on étudiera aussi comme étant de ma main des petites oeuvres dont, de mon temps déjà, certains veulent à toute force que je sois l'auteur. À leur sujet je vous laisse libre de penser ce que vous voulez. Ce n'est pas à moi de prouver que je ne suis pas le docteur Ralph: c'est à ceux qui m'accusent de l'être d'en faire la démonstration. Et que me veut-on avec ce commerce du sucre? La façon dont on se le procure n'est pas des plus recommandables, mais suis-je tout de même coupable de tous les crimes chaque fois que j'en mets un morceau dans mon café?

Veuillez croire, etc.

Voltaire