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Voltaire

     
   

Plusieurs questions sur votre vie

    Monsieur Voltaire,

Vous avez dit bien des choses au cours de votre vie. On aimerait vous connaître davantage. Voici mes questions.

Que faisait votre père? Quelle était l'atmosphère du temps dans votre maison? Avez-vous des frères, des soeurs? Pourquoi vous a-t-on emprisonné?

Comment était la vie à la Bastille? Quelle sorte d'élève étiez-vous au collège des jésuites? Que pensez-vous de l'Eglise catholique? Du pape? Des cardinaux?

Étiez-vous marié? Pourquoi la bastonnade? Vous avez conseillé au roi de se retirer de la Nouvelle-France la qualifiant de quelques arpents de neige.

Aviez-vous visité ce grand pays? Aviez-vous une bonne santé? Est-il vrai que vous avez fait la traite des esclaves? Quelles sont les grandes qualités de votre style?

Merci pour vos réponses.

Raymond



Eh bien, Monsieur, je ne souhaite pas à mes montagnards d'être jamais ensevelis sous la neige comme je le suis sous vos questions. On dirait le loup s'adressant au mulet:

D'où es-tu, qui es-tu? quelle est ta nourriture,
Ta race, ta maison, ton maître, ta nature?

ou encore un officier de police en train de presser un malheureux qu'il vient d'arrêter; il n'a rien en fait à lui reprocher de précis, et il espère seulement qu'en l'étourdissant de paroles il arrivera à lui faire avouer quelque chose. Mais vous prenez bien mal votre temps à user avec moi d'un tel procédé tant que vous ne m'aurez pas conduit au guet et, là où je suis, vous aurez bien du mal.

Au reste, ce que vous me demandez n'a parfois pas grand sens: que signifie «l'atmosphère du temps dans ma maison». L'atmosphère du temps, ce semble, c'est celle que l'on trouve en dehors de chez soi, en sorte que vous m'interrogez sur l'atmosphère du dehors au-dedans. Récitez votre alphabet avant de commencer à écrire.

Je vous parlerai pourtant de mon père, puisque vous me le demandez: je sais qu'il est né à Paris et que sa famille venait de Saint-Loup, une bourgade du Poitou où l'idée ne m'est jamais venue de me rendre. Il me semble que, quand je suis né il avait vendu sa charge de Notaire au Châtelet et se disposait à acheter celle de Receveur des Épices à la Cour des Comptes dont il fut par la suite Trésorier; je puis me tromper car il me faudrait vérifier dans mes papiers, mais je ne vais pas consacrer vingt fois plus de temps à vous répondre que vous n'en avez mis à me bâcler votre lettre. Et maintenant que vous avez en main les renseignements qui paraissaient vous préoccuper, j'aimerais savoir en quoi ils vous intéressent et ce que vous comptez en faire.

J'apaise aussi votre curiosité quant au chiffre de ma fratrie: il se réduit à deux, mon janséniste de frère et ma chère soeur, Marguerite-Catherine, mère de Mme Denis, qui a la bonté de s'occuper de son oncle dans ses vieux jours, et la mère de l'abbé Mignot, mon cher neveu. Je ne compte pas deux autres frères qui ne sont passés ici-bas que pour faire rédiger un acte de décès presque aussitôt après un acte de baptême. S'il vous était impossible de vivre sans connaître ces détails, vous voilà revenu à l'existence.

En ce qui concerne la Bastille, je suis heureux de voir que le souvenir commence à s'en perdre; il n'y a pas un an pourtant que l'on a commencé à en libérer de pauvres gens qu'on y avait fourrés sans le moindre motif. C'était une tache sur la réputation du Roi que cette croyance qu'il y enfermait lui-même tous ceux qui lui déplaisaient, alors que trop souvent c'étaient des ministres, voire des secrétaires tout-puissants, qui faisaient remplir cette prison à l'insu de Sa Majesté. «Pourquoi vous a-t-on emprisonné?» demandez-vous; croyez bien que, dans leur immense majorité, les détenus eux-mêmes n'en savaient rien, et on les gardait encore quand ceux qui en savaient quelque chose étaient morts depuis longtemps.

De la Bastille vous revenez au collège, car vous n'êtes pas bon chronologiste; il est vrai que c'est prison pour prison. Disons que j'y ai appris quelque chose mais je regrette qu'il faille payer un tel prix pour cela.

Je m'aperçois que la longueur de ma réponse commence à excéder singulièrement celle de votre brouillon. Je termine donc car mon temps est peut-être aussi précieux que le vôtre.

Veuillez croire etc.