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Cher Monsieur Voltaire,
J'aurais aimé savoir quelles étaient vos relations avec la marquise de
Pompadour, favorite du roi Louis XV.
Mes respects,
Anaïs
Sachez, Madame, que quelques petits mots suffisent pour que vous
méritiez mon estime et, je le crois, celle des honnêtes gens: je
constate en effet que vous avez écrit: «la marquise de Pompadour» et non
pas «la Pompadour» comme le font ceux qui n'ont pas d'éducation. Non
seulement c'est une expression que je ne me serais jamais autorisée dans
ma conversation la plus privée, mais que je ne me souviens pas d'avoir
retrouvée chez mes correspondants, si ce n'est le grand Frédéric qui
avait des raisons de se plaindre d'elle et qui était d'un rang à se
permettre une telle façon. Combien en voyons-nous qui naguère, je veux
dire il y a onze ans, multipliaient les révérences devant la favorite et
aujourd'hui évoquent son souvenir avec mépris; ils ne font que se
déconsidérer eux-mêmes car toute personne qui a un peu de loyauté
s'efforce de parler de quelqu'un en son absence, voire après sa mort,
comme elle l'aurait fait devant lui.
Cependant je voudrais vous mettre en garde contre une illusion qui court
parfois en province et qui m'attribue avec la Marquise une intimité qui
n'existait pas: songez que, lorsqu'elle est morte, âgée seulement d'un
peu plus de quarante ans, cela faisait plus de quinze ans que nous ne
nous étions plus vus; nous avons échangé quelques rares billets avant
mon départ pour Berlin, et dans la suite c'est toujours par de tierces
personnes que j'ai présenté mes requêtes et que j'ai appris ses
réponses.
Je n'oublie pas que c'est sa bienveillance qui m'a valu le titre
d'historiographe du roi, mais trop souvent elle prêtait l'oreille à la
calomnie; c'est ainsi que j'ai quelque temps perdu sa faveur après une
édition de «La Pucelle», faite sans mon aveu et où l'on avait glissé des
vers qui pouvaient sembler insultants pour elle et pour le roi; dans ces
temps-là, toutes les gazettes et toutes les brochures m'accablaient en
croyant lui faire la cour. Elle voulait protéger les lettres et les
arts, mais elle portait aux nues Crébillon, qui fut le Pradon de notre
siècle, et elle estimait que son ridicule «Catilina» était la seule
bonne pièce qu'on eût jamais faite. Elle fit nommer censeur royal
Crébillon fils, auteur d'ouvrages que je ne recommanderais ni à vous ni
à aucune femme honnête, et qui pour inaugurer sa charge autorisa
l'odieuse comédie des «Philosophes».
Je l'ai pleurée cependant car après tout elle était des nôtres, elle
aimait à rendre service et, si elle se laissa parfois circonvenir, ses
intentions étaient droites; on peut dire que, si elle eût vécu
davantage, elle aurait fait autant de bien que Mme de Maintenon a pu
faire de mal. Dans le fond de son coeur elle nous approuvait, et elle
nous protégeait autant qu'elle le pouvait: en apprenant sa mort, je me
suis senti bien heureux de m'être réfugié dans mes montagnes suisses, à
l'abri des persécutions que désormais elle ne pouvait plus arrêter. Pour
achever le tableau je dirai qu'elle est morte en philosophe, sans aucun
préjugé, sans aucun trouble, pendant que tant de vieux barbons meurent
comme des sots. Ce serait assez pour qu'on l'estimât.
Vous souhaiteriez peut-être davantage de détails; écrivez plutôt à ceux
qui, vivant près d'elle, l'ont mieux connue que moi, dans la mesure où
ils ne sont pas morts, ils ne sont pas trop vieux pour vous répondre ou,
surtout, ils ne l'ont pas déjà oubliée.
Portez-vous mieux que moi, Madame, c'est ce que vous souhaite le vieux
malade de Ferney.
Voltaire |