|
|
|
|
|
Le tremblement de Lisbonne |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Cher Voltaire, |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
À madame Marie Latteur À Ferney, le 5 janvier [1775] Vous m'écrivez de l'an 2004, ma chère Marie, et dans la
douceur du mois d'août, alors que dans mes montagnes, en ce début d'année, c'est
le plus grand froid qui règne et que j'essaie d'en protéger mon vieux corps.
J'ai donc tâché de me réchauffer aux quelques rayons de soleil qu'avait
emportés votre lettre et je vous en remercie. Pourquoi, me demandez-vous, ai-je tant écrit sur le
tremblement de Lisbonne? J'ai écrit, certes, mais pas au point que vous
employiez un mot comme «tant». Il se trouve que le poème que j'ai consacré à
cet événement funeste s'est répandu dans toute l'Europe, qu'on en a admiré la
grâce et la beauté du vers; on l'a fait apprendre à de jeunes Allemands qu'on
veut élever dans notre langue, et je sais même que des pédants ont voulu
achever les malheureuses victimes, déjà écrasées par les ruines, en les
accablant sous des commentaires. En somme les morts ont été oubliés et au
lieu de les chercher sous les décombres on n'a voulu y découvrir que des fleurs
de rhétorique. S'il en est ainsi déjà, moins de vingt ans après ce
désastre, alors que des malheureux pleurent encore des parents ou des enfants
enlevés par la plus cruelle des morts, je n'ose m'imaginer ce qu'il pourra en
être dans près de deux siècles et demi, quand des régents de collège, à l'oeil
sec et au coeur sec, viendront disséquer mes phrases et y trouver ce qui n'y
a jamais été. J'ai peine à imaginer, je vous l'avoue, que l'on puisse encore
penser à moi après tant d'années, mais il me faut bien l'admettre puisque
vous affirmez que vous vous adressez à moi depuis l'avenir, et qu'un honnête
homme ne contredit jamais ni l'Église ni une femme. Sachez, ma chère Marie, qu'il y a des jours où nous
voyons le rideau du Temple se déchirer sous nos yeux. J'étais à rédiger mon Discours
en vers sur l'Homme où je m'attardais sur la bienfaisante croyance à la
Providence, et voici que nous parviennent les premières nouvelles de cette
catastrophe où l'on ne parlait pas moins que de cent mille morts. Les esprits
étaient d'autant plus frappés que, huit jours plus tard, alors que nous n'étions
pas encore au courant de l'affaire, un petit tremblement nous avait secoués
nous aussi, sans la moindre comparaison bien sûr: c'est à peine s'il s'est
cassé une bouteille de vin muscat, mais il était constant que nos montagnes
ne nous protégeaient pas et que la même destinée était pendue au-dessus de
nos têtes. Il faut savoir que nos Suisses sont des gens laborieux,
qui ne se déchirent pas en querelles de moines mais occupent leur temps
utilement à faire prospérer le commerce; nombre de Genevois avaient à
Lisbonne des parents, des cousins, des amis, qui s'y étaient rendus pour
leurs affaires ou y résidaient habituellement. Ce fut immédiatement la
consternation dans toute la ville; la douleur et l'angoisse étaient à ce
point que même ceux qui n'y avaient pas directement de part ne pouvaient pas
ne pas être touchés de cette grande désolation. L'information se fit enfin plus rassurante: on ne
parlait plus que de vingt-cinq mille morts, ce qui est déjà horrible mais l'homme
est réduit à de telles consolations. Les lettres qui nous parvenaient
apaisaient presque toutes l'inquiétude des familles: la colonie genevoise n'avait
presque pas été touchée. Bien vite chacun oublia tout et revint à ses petites
affaires, et je vous avoue qu'un de mes premiers soins fut d'envoyer à mon
banquier une lettre de change de Cadix que j'avais gardée inutilement. Ce tremblement n'en a pas moins fait tomber comme les
murs des pans entiers de ma pensée. Je vous accorde que d'autres événements
ne nous accablent pas moins. Un Anglais me parlait un jour de l'épouvantable
bataille de Malplaquet que Malborough gagna sur Villars mais avec des pertes
si horribles qu'une deuxième victoire de ce genre eût contraint l'Angleterre
à implorer la paix; jamais, me disait mon hôte, on n'avait vu pareil massacre:
il n'était pas une famille à Londres qui n'eût au moins perdu un proche. Mais
en moi-même je me disais que parmi les trente mille coquins et plus que la
mitraille avait fauchés la plupart avaient choisi volontairement leur état et
qu'ils devaient être aussi prêts à recevoir la mort qu'ils étaient prêts à la
donner. À Lisbonne le destin a frappé des gens paisibles, qui n'avaient en
rien mérité de périr d'aussi atroce façon. Quand on voit les ravages de la
guerre on peut espérer (même si c'est bien vain) que les hommes deviendront
un jour sages; devant ces tremblements toute la sagesse du monde nous
abandonne. Wagnière me presse de terminer cette lettre car la Poste
partira bientôt et, dans ces mauvais jours, on peut toujours craindre d'être
bloqué par la neige. Je n'ai plus l'âge ni l'agilité, ma chère Marie, de me
mettre à vos pieds: croyez tout de même à mon affection. Voltaire |