ciel32@aei.ca
écrit à

   


Voltaire

     
   

Les arpents de neige

    Monsieur Voltaire

Ici, au Québec, on admire vos talents comme la limpidité de votre style, votre lutte contre les dictatures. Il y cependant une de vos phrases que nous avons du mal à digérer, celle où vous invitez les autorités du temps à ne pas se mettre en peine de quelques arpents de neige où vivent des ours blancs et des Esquimaux. Veuillez croire qu'une telle appréciation n'est pas un modèle de diplomatie. La Nouvelle-France, c'était beaucoup plus que de la neige qui ne tombe que quatre ou cinq mois par année. Connaissiez vous cet immense pays qui regorge de richesses naturelles, d’immenses forêts, de mines, d'eau à volonté. Il est toujours dangereux de juger sans avoir vu. J'ai bien hâte de lire vos commentaires. Merci pour la réponse.

Raymond Paradis, le Québécois



Vous me parlez monsieur d’une phrase où j’invitais «les autorités du temps à ne pas se mettre en peine de quelques arpents de neige où vivent des ours blancs et des Esquimaux». Essayez, je vous le conseille, de ne pas faire partie de cette masse irréfléchie, de ces gens qui croient sans examen ce qu’ils ont entendu dans la bouche d’autres personnes, lesquelles ne faisaient elles-mêmes que répéter.

Ma mémoire peut me trahir, surtout à l’âge que j’ai atteint, mais je n’arrive pas à me rappeler le moment où j’ai pu écrire les mots «ours blancs» ou «Eskimos» (que vous écrivez Esquimaux), non que j’éprouve la moindre hostilité envers ces honorables bêtes ou ces honorables gens, mais il se trouve que je n’ai jamais eu l’occasion d’en parler. Voilà qui prouve en tout cas que vous vous fondez sur une phrase inventée, qui ne demande peut-être que de s’enrichir encore, pour peu que vous la propagiez à votre tour.

Vous me dites encore que j’ai invité les autorités à abandonner le Canada. Sous quelque forme que ce soit, je ne me rappelle pas, là encore, avoir lancé un tel appel et je ne crois pas que le roi aurait d’ailleurs supporté une telle ingérence dans ses affaires. Encore une fois donnez-moi le texte, Monsieur, donnez-moi le texte.

Je conviens, alors que la guerre était perdue parce qu’on s’obstinait à la mener en dépit du bon sens, avoir tâché dans quelques lettres privées de consoler d’autres personnes, et de me consoler moi-même, en parlant comme le renard de la fable et en déclarant négligeable ce que nous ne possédions plus. D’autres ont pu voir ces lettres, ont arraché une phrase de son contexte et lui ont fait dire ce qu’ils ont voulu.

Je vous donne le bonjour, Monsieur, et vous souhaite un peu plus d’indépendance dans votre pensée. Si c’est le résultat de notre correspondance, vous n’aurez pas écrit en vain.

Veuillez croire etc.

Voltaire