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Le masque de fer |
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| Cher Monsieur Voltaire, J'ai pu lire que pour vous, l'homme mystérieux qui portait un masque de fer sous Louis XIV était un frère aîné du roi et le fils illégitime d’Anne d'Autriche. Pouvez-vous m'en dire plus. Pourquoi pensez-vous à un frère aîné (beaucoup penchent pour un frère jumeau)? Avec tous mes respects et toute ma considération Anaïs Vous aussi, Madame, vous vous intéressez à cet homme au masque de fer; sachez qu'il n'est guère de temps où je ne reçoive quelque lettre dont l'auteur se persuade que j'en sais plus que je n'ai dit dans mon «Siècle de Louis XIV» et se flatte que je lui révélerai mes secrets. Mais je ne suis qu'historien, je ne suis point devin, et au reste je m'étonne que ce XXIème siècle, où le chevalier Sainte-Claire m'assure que vous vivez, n'ait pas mieux réussi à débrouiller cette énigme: je me figurais, voyez-vous, que les hommes de votre époque, qui savent si bien remonter le cours de l'histoire, n'imagineraient rien de plus facile que de retrouver cet homme mystérieux et de l'interroger. Mais je ne veux point vous amuser et j'en viens au fait. Voici bien quarante ans je rencontrais encore à la Cour de Louis XV des vieillards dont je pense qu'ils connaissaient le fond de l'affaire, cependant ils sont morts sans avoir parlé; le feu roi sans doute était le dernier dans la confidence, mais il a emporté son secret. Il n'aimait guère, au vrai, qu'on évoquât un tel sujet et, si quelqu'un était de condition à se le permettre, il répondait en feignant un sourire: «Si vous saviez comme c'est peu de choses!» Il est constant que notre roi Louis XVI n'en sait pas plus que vous ni moi, et je suppose qu'il récompenserait celui qui lui apporterait les éclaircissements nécessaires. J'ignore où vous avez lu l'explication que vous donnez pour mienne, mais je sais qu'on la trouve dans un de ces ouvrages que la malignité publique m'attribue; encore l'éditeur l'a-t-il ajoutée en note comme une supposition que j'aurais faite. Quelle foi faut-il donc accorder à une supposition faite dans un livre supposé? Toujours est-il que, si nous ne regardons que les faits, il demeure que l'hypothèse d'un demi-frère du roi est celle qui heurte le moins la raison: le bruit courait déjà du temps de Louis XV et celui-ci aurait eu grand intérêt à y mettre un terme si l'affaire avait été vraiment d'aussi peu d'importance qu'il le prétendait. Pourquoi se l'est-il interdit? Les égards que l'on avait envers le prisonnier laissent entendre au contraire qu'il s'agissait d'un personnage considérable, or aucun des autres noms que l'on a avancés ne correspond par l'âge ou par les dates. Parler d'un frère jumeau de Louis XIV soulève une difficulté insurmontable: quel intérêt aurait-on pu avoir à garder secrète une naissance qui ne pouvait qu'affermir le trône? Si vous avez une explication, je serai bien heureux de l'entendre. Encore une fois, je vous prie de croire qu'en écrivant ces lignes je ne donne point pour certaine l'explication par un demi-frère: je dis seulement qu'on peut y souscrire sans tomber dans la déraison. Si la vérité de cet événement n'est plus contestée, comme elle l'a été quand j'ai été le premier à le révéler, la diversité des conjectures subsiste toujours. Le partage des hommes est de faire des systèmes sur toutes les choses qui sont dérobées à leurs connaissances. Pour moi je m'en suis tenu aux faits et je ne puis malheureusement en dire plus. Veuillez croire etc. |
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