julien.treuillot@wanadoo.fr
écrit à

   


Voltaire

     
   

Leibniz

    Dans votre conte philosophique «Candide» vous dénigrez ouvertement l'optimisme de Leibniz en vous appuyant sur une traduction plus que mauvaise de son ouvrage allemand qui disait non pas la phrase que vous reprenez dans votre ouvrage «Tout va bien dans le meilleur des mondes» mais «S'il y a plusieurs mondes, celui ci n'est peut-être pas le pire».

De plus sur quelles preuves vous appuyez-vous pour dire que J.J.Rousseau avait abandonné ses enfants, pour cela, à cause de vos pamphlets Rousseau a eu l'idée malencontreuse d'écrire «Les Confessions», ce qui, je dois vous le dire, est très indigeste à étudier en cours, ainsi, Voltaire, je ne vous aime pas de trop car, à cause de vous, un des ouvrages les plus sexuels a été écrit. Je m'explique: même si cela n'est pas dit ouvertement: Rousseau décrit avec tous les détails que son époque lui permettait, il décrit ses actes et il me paraît étrange d'entendre un homme dire qu'à ses 8 ans il prenait plaisir à se faire fesser et qu'il avait eu à 14 ans un acte sexuel avec son cousin.



Il est bien vrai, Monsieur, qu'il circule un petit roman appelé «Candide» et qu'on l'a publié sous mon nom; dès que j'en entendis parler, et avant même de l'avoir lu, je pris soin à toute occasion de prévenir mes amis, et même mes ennemis, que je n'avais rien à faire avec cet ouvrage. Quand j'ai pu l'avoir entre les mains je me suis effectivement rendu compte qu'il était rempli de blasphèmes sinon contre Dieu, du moins contre ceux qui sur Terre sont ses représentants, et cela suffit à le faire condamner par toute personne pieuse ou au moins prudente. Il est donc inutile de m'assassiner de questions à ce sujet: je ne répondrai jamais autre chose que ce que j'ai dit bien des fois.

Leibniz, m'assurez-vous, n'a jamais écrit que tout allait pour le mieux mais, en somme, que tout pourrait aller plus mal. Voyez-moi la belle consolation, c'est celle du malotru qui tente de dire à une femme en train de pleurer la mort d'un de ses enfants: «Vous n'êtes pas si malheureuse, vous auriez pu les perdre tous».

Venons-en à Rousseau, que vous avez l'air de connaître bien mal, il est vrai que je vous envie sur ce point et j'aurais fort souhaité que la vie m'eût donné l'occasion de le connaître aussi mal que vous. Vous me demandez sur quelles preuves je me suis appuyé pour dire qu'il avait abandonné ses enfants; sur ce point je vous renvoie à une pauvre femme vivant dans ses neiges du Canada et qui m'écrivait (voyez sa correspondance marquée «Jean-Jacques Rousseau»): «c'est vrai, il a jadis abandonné ses sept enfants aux Enfants-Trouvés, mais il s'est toujours informé par la suite de leurs conditions de vie par le biais de la bienfaitrice Madame la Maréchale de Luxembourg qui avait des contacts avec les religieuses s'occupant de ses enfants aux Enfants-Trouvés. Il a même veillé à ce que nombre d'entre eux soient adoptés par des gens de qualité». En quoi d'ailleurs elle invente car notre Jean-Jacques, s'il n'a pas encore publié ses «Confessions», les lit déjà à tout le monde, particulièrement à ses bienfaiteurs qu'il y traîne dans la boue, en sorte qu'on m'a envoyé une copie de ce qu'il a écrit sur ces pauvres petits: «Pendant assez longtemps les choses en restèrent là: mais enfin madame la maréchale poussa la bonté jusqu'à vouloir retirer un de mes enfants. Elle savait que j'avais fait mettre un chiffre dans les langes de l'aîné; elle me demanda le double de ce chiffre; je le lui donnai. Elle employa pour cette recherche la Roche, son valet de chambre et son homme de confiance, qui fit de vaines perquisitions et ne trouva rien, quoiqu'au bout de douze ou quatorze ans seulement, si les registres des Enfants-Trouvés étaient bien en ordre, ou que la recherche eût été bien faite, ce chiffre n'eût pas dû être introuvable. Quoi qu'il en soit, je fus moins fâché de ce mauvais succès que je ne l'aurais été si j'avais suivi cet enfant dès sa naissance.»

Vous voyez que notre Canadienne s'est bornée à répéter ce que lui avait dit une autre personne, qui n'était sans doute pas mieux renseignée. Du moins confirme-t-elle involontairement l'information que vous jugez une basse calomnie. Au reste, sur cette histoire d'enfants placés, il n'était pas bien difficile d'être mis au courant puisqu'on m'a communiqué cet autre passage: «Si je ne m'en vantai pas ouvertement, ce fut uniquement par égard pour la mère; mais je le dis à tous ceux à qui j'avais déclaré nos liaisons; je le dis à Diderot, à Grimm; je l'appris dans la suite à madame d'Épinay, et dans la suite encore à madame de Luxembourg, et cela librement, franchement, sans aucune espèce de nécessité, et pouvant aisément le cacher à tout le monde […] En un mot, je ne mis aucun mystère à ma conduite, non seulement parce que je n'ai jamais rien su cacher à mes amis, mais parce qu'en effet je n'y voyais aucun mal.» Voilà donc un grand bavard qui reproche aux autres d'avoir été aussi indiscrets que lui. Notez que dans les passages où il en parle, il cite je ne sais combien de noms mais jamais le mien. C'est ailleurs qu'il se rattrape.

Pour en terminer avec votre lettre, il me faut croire qu'au XXIème siècle on mettra des pages aussi répugnantes que celles que vous venez de citer entre les mains des collégiens. Essayez tout de même d'imaginer l'avenir d'une façon un peu plus vraisemblable.

Veuillez croire etc.
 

J'ai grande peine à croire que Candide n'est pas un de vos ouvrages. Pour ce qui est des lectures que l'on inflige en Première Littéraire (comme Rousseau) il est vrai que je comprends pourquoi il y a si peu de gens dans cette section.