Le chevalier de Rohan
       
       
         
         

jwarlin@wanadoo.fr

      Monsieur,

Seul le chevalier de Rohan a eu avec vous le comportement qu'il fallait. Il a su discerner dans ce jeune fat de 32 ans le futur bobo, le courtisan de Stanislas et de Frédéric II, le pseudo sage, le poète médiocre, le théâtreux minable, mais l'homme d'esprit toujours prêt à nuire à son prochain, à ses amis, à ses protecteurs, pourvu que ce soit à l'occasion d'un bon mot.

En dehors de «l'ingénu», brûlot contre le clergé et de «Candide», seule votre érudition d'historien mérite le détour et encore y rendez vous hommage essentiellement à ceux (tel le maréchal de Saxe) dont vous espérez pouvoir vous servir.

Votre tolérance est à géométrie variable et votre sourire n'est pas ce que vous avez de plus hideux.

Un ami de Fréron.

 

       
         

Voltaire

      À M. Sainte-Claire du Montais

À Ferney, 5 janvier [1775]

Croyez bien, Monsieur, que mon maître éprouve autant de gêne à vous envoyer cette lettre qu'il s'est amusé à me la dicter. Ce pauvre J.W. semble un ignorant plus qu'un méchant; comme il traite en ennemi la langue française, il veut s'en prendre à ceux qui l'illustrent et la font aimer dans toute l'Europe: c'est la façon par laquelle essaient de se faire connaître ceux qui se savent condamnés à l'obscurité puis à l'oubli, ils essaient d'attacher leur nom à un personnage que l'histoire retiendra et par ce biais d'obtenir l'immortalité des Zoïles et des Cotins. Puisque celui-là semble de vos connaissances (nous n'imaginons pas qu'il soit de vos amis), secourez-le, donnez-lui de bons bouillons qui le réconfortent, que des médecins habiles lui fassent la saignée, trouvez-lui un honnête emploi qui lui permette de manger à sa faim, sans métier ni commerce infâme. C'est à peu près ce que me disait mon maître après avoir signé et je ne puis m'empêcher de vous l'écrire.

Je n'ai pas besoin de vous répéter l'estime dans laquelle vous tient ici tout le monde et particulièrement

Wagnière,
Secrétaire de M. de Voltaire, gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi.

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À J.W.

À Ferney, 5 janvier [1775]

Il faut convenir que, pour le pauvre Fréron, c'est être puni dès ce monde que d'avoir des amis comme vous; je ne veux pas savoir si à ce titre vous jouez le rôle d'agent ou de patient, les jésuites ayant donné à votre maître une éducation complète sur ce point, toujours est-il que, si vous n'aimez pas mon sourire, vous n'avez guère eu l'occasion de contempler le sien.

Je n'imaginais pas, toutefois, que la Providence se montrerait aussi cruelle envers ce malheureux: il a donc commis plus que le monde n'en a connu s'il faut admettre qu'un châtiment soit juste. En bon chrétien je prie Dieu tous les jours pour sa conversion, j'ajouterai celle de son complice et de Sodome tout entier s'il le faut.

De même que vous avez le malheur d'être un certain J.W., qui s'est rangé lui-même du côté de la sottise et du fanatisme, j'ai de mon côté l'honneur d'être.

Voltaire
Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi
         
         

jwarlin@wanadoo.fr

      Je constate qu'en vieillissant vous avez gardé votre méchanceté mais perdu votre «esprit» dont vous vous êtes tant gargarisé. Vous étiez déjà un méchant poète, vous restez un méchant homme (au sens d'homo, mais pas de vil).

J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
JW
         
         

Voltaire

      À J.W.

À Ferney, 7 janvier [1775]

C'est donc selon vous de la méchanceté que de prier Dieu tous les jours pour la conversion d'un sodomite et de son ami trop chéri. Ne craignez-vous pas, Monsieur, qu'une pareille proposition ne sente un peu trop l'hérésie? Vous risquez de vous attirer quelque méchante affaire dans ce monde ou dans l'autre, si bien que votre corps autant que votre âme sont en grand danger d'être brûlés.

Quant à l'esprit que vous ne m'accordez pas, je ne me soucie surtout pas de l'avoir: les lauriers que vous décernez ressemblent trop à des oreilles d'ânes. Restez donc le serviteur de votre maître: il est digne de vous comme vous êtes digne lui; soyez toujours à ses côtés, comme vous savez être par-devant ou par-derrière, et de mon côté j'ai l'honneur d'être.

Voltaire
Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi
         
         

jwarlin@wanadoo.fr

      Monsieur,

Vous signez vos lettres de votre titre de «Gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi». Dois-je cependant vous rappeler qu'en 1750, avant de partir pour Berlin (vous faire «presser comme un citron» et ridiculiser autant que vous le fûtes par Monsieur de Rohan ou Madame du Châtelet), vous sollicitâtes du Roi l'autorisation de vendre cette charge (que vous n'aviez d'ailleurs pas payée) tout en en conservant le titre et Louis XV eut l'extrême bonté de vous accorder ce privilège démesuré dont vous vous montrâtes si indigne.

Quant à vos accusations de sodomie, elles sont sans... fondement (je tâche à vous imiter), mais je crois savoir que c'est un penchant que vous eûtes dès votre plus jeune âge (avez-vous jamais été jeune?) alors même que vous écriviez «l'anti-giton» à 20 ans.

Retournez à vos tragédies minables, travaillez à «Nanine», et cessez d'étourdir les honnêtes gens (Crébillon, La Beaumelle) de vos procès en hérésie et de vos menaces de bûcher.

Monsieur le «gentilhomme ordinaire» qui n'êtes ni gentil, ni homme, ni gentilhomme, mais ô combien ordinaire, j'ai bien l'honneur de vous témoigner les sentiments avec lesquels je suis votre très humble et très obéissant serviteur.

JW
         
         

Voltaire

      À Monsieur Sainte-Claire Du Montais

À Ferney, 9 janvier [1775]

Nous étions convenus que les membres de votre petite confrérie m'enverraient des lettres censées écrites en l'an 2004, et j'avais accepté de les accompagner dans leur passe-temps, désirant voir comment ils s'en tireraient. Or il apparaît que telle personne n'a pas assez d'esprit pour accepter les règles du jeu: elle s'avoue de notre époque et ne fait aucun effort pour s'imaginer dans l'avenir. Il est vrai que c'est un ami de Fréron, bien digne de l'être en effet, et autant au-dessous de son maître que son maître est au-dessous d'un écrivain médiocre: qu'il répète péniblement un des ces jeux de mots qui traînent dans le peuple et le voilà qui fanfaronne et s'imagine qu'il est en train de m'imiter.

Hé oui, en d'autres temps j'ai été bâtonné par un faquin, appartenant à une famille jadis illustre, ce qu'il n'oserait se permettre aujourd'hui. Mais je ne dois pas m'en plaindre: ce pauvre Calas, ce père de famille irréprochable, n'a-t-il pas été roué par des scélérats habillés en juges? Je n'imagine pas toutefois un homme tombé assez bas pour oser à Toulouse narguer une des filles de cet honnête homme en lui rappelant le sort de son père; ce J.W. qui cherche peut-être à dépasser les autres en infamie pour être au moins le premier en quelque chose, ne se gêne pas pour ricaner d'une action dont les Rohan à l'avenir rougiront, dans la mesure où la race doit subsister.

Quoi qu'il en soit il ne m'est pas possible de répondre comme il convient à ce J.W. Comment parler d'un être que personne ne connaît et qui se sauve de l'infamie qu'il mérite par l'obscurité où il vit? Fréron au moins est hué quand il se montre en public, cet homme-là semble envier une telle renommée et il espère qu'en le prenant pour cible je lui accorderai au moins une ombre de renommée. Qu'il ne compte pas que je ne lui accorde une telle joie: désormais vous voudrez bien ne plus me communiquer ses lettres, il vous suffira de les faire lire à vos amis pour les régaler de sa sottise.

En vous priant de croire que l'affection et l'estime que je vous porte sont à l'égal du mépris que chacun doit à cet individu, je vous souhaite tout le bonheur que vous méritez.

Voltaire