Au fleuret
écrit à

   


Voltaire

     
   

La pomme et Madame du Châtelet

   

Au Fleuret

Monsieur,

Les ouvrages que certains osent vous attribuer pourraient peiner ceux dont le nom même évoque l'amitié de Dieu, comme monsieur Gottfried Leibniz, mais je m'étonne que l'on n'évoque pas davantage dans notre siècle votre intérêt, partagé, ce me semble, par madame du Châtelet, pour les sciences, et l'oeuvre de sir Isaac (Newton).

Il me revient quelque histoire de pomme tombée qui ne vous serait pas étrangère. Dans notre siècle technologique -mais où l'intérêt pour la science elle-même est bien faible- je m'interroge sur ce que recelaient les «cabinets de physique» qui suscitaient la curiosité de l'honnête homme. Mais peut-être le fait de partager cette curiosité en augmente-t-il le prix et l'agrément, même lorsqu'il s'agit de sujets d'une réelle «gravité». Certains voient dans la création artistique ou scientifique une forme de séduction.

Dans l'espoir de vous lire, je me dois de vous dire que ces théories ont non seulement trouvé confirmation, mais ont aussi gagné en généralité, grâce à un certain monsieur Einstein.


Il est exact, madame, qu'on m'attribue je ne sais combien d'ouvrages condamnables et que je m'en voudrais d'avoir écrit, mais c'est une affaire qui m'amuse plus qu'autre chose parce que je ne cesse de recevoir des lettres de personnes comme vous, qui non seulement s'efforcent de me faire avouer ce qui n'est pas, mais montrent qu'elles-mêmes n'ont jamais lu ces livres dont elles me voudraient l'auteur.

«Il me revient quelque histoire de pomme tombée qui ne vous serait pas étrangère», dites-vous en prenant un air mystérieux. Or non seulement je n'ai jamais écrit rien de pareil mais, si vous ouvrez ces «Lettres philosophiques» où je ne suis pour rien et que j'abandonne volontiers au bourreau, vous ne trouverez pas une fois le mot «pomme» mais, seulement à la lettre XV: «un jour qu'il se promenait dans son jardin, et qu'il voyait des fruits tomber d'un arbre(...)». Des fruits, madame, on ne disait rien d'autre… et puis l'imagination s'en est mêlée et c'est aux pommes qu'on est maintenant. Croyez donc un peu moins votre confesseur et vérifiez par vous-même ce qu'il vous a dit.
 
Je vous baise les mains.
 
V.

Monsieur,

Je vous remercie du temps que vous avez pris à me répondre, et du plaisir de lire votre missive.

J’éprouve toutefois quelque scrupule, et aimerais vous détromper: car je n’appartiens pas au sexe dit faible (mon pseudonyme ne pouvait le laisser deviner)! Je ne vous en remercie pas moins pour votre réponse, et reste curieux de vos propres pensées dans le domaine des choses physiques…
 
Vôtre