La peine de mort
       
       
         
         

sweet_amy132@hotmail.com

      Monsieur Voltaire,

Je me demandais... quelle est votre position face à la peine de mort?

Mes sympathies.

Amelia

 

       
         

Voltaire

      À Ferney, le 16 janvier 1775

Madame, Mademoiselle, Ma chère enfant...

Que sais-je et comment m'exprimer? Vous ne vous présentez pas, je ne connais rien de vous et vous posez d'emblée votre question sans que j'aie la moindre idée de ce qui suscite votre curiosité. En ce début du XXIe siècle, vous avez décidément des moeurs étranges!

Savez-vous que j'ai failli ne vous point répondre, et que seule l'amitié qui me lie et me liera éternellement au chevalier Sainte-Claire du Montais m'a fait, sinon prendre la plume, du moins dicter ces quelques lignes à mon secrétaire? Songez que vous écrivez à un vieil homme qui vient d'être très malade; je perds les yeux dès qu'il y a de la neige sur la terre, et je sens que bientôt je les fermerai pour toujours.

Encore suis-je moins à plaindre que mes pauvres paysans de Ferney. La famine est dans notre pays; il y a trois mois qu'une livre de pain blanc coûte neuf sous; et si je mange peu car il convient qu'un malade fasse régime, ces malheureux supportent des jeûnes capables de ruiner leur santé.

Je me suis trop, peut-être, attardé sur mes maux et sur ceux de mon entourage, c'était sans doute pour compenser le peu de nouvelles que j'ai sur vous. Mais j'en viens à votre question, même si j'ai honte qu'on doive encore me la poser. Savez-vous que notre pays restera bientôt un des derniers en Europe à pratiquer cette coutume barbare et à conserver l'usage de la «Question», cette façon abominable de faire avouer à des innocents des crimes qu'ils n'ont pas commis? Les Anglais ont eu l'inhumanité de nous prendre le Canada, ils ont eu au moins l'humanité de supprimer ce dernier abus.

Au reste, que peut-on hasarder sur un tel sujet qui n'ait déjà été dit cent fois mieux par le grand Beccaria? Frédéric II confiait à un de mes amis que cet homme remarquable n'avait laissé qu'à glaner après lui. Lisez donc «Dei Delitti e delle Pene», ce livre qui vous réconciliera avec l'humanité; après cela vous en saurez plus que toute la masse des juges ignorants et vous déciderez avec plus de sûreté qu'eux. Il se peut que vous ne sachiez pas l'italien, si facile à apprendre pourtant, et si agréable à parler, surtout pour une femme, reportez-vous alors au «Commentaire sur le Livre des Délits et des Peines» qu'un avocat de province a publié voici bientôt neuf ans; c'est un ouvrage facile à trouver car les tribunaux de Rome ont eu l'heureuse idée de l'inscrire à l'Index et, de ce fait, de proclamer qu'il était excellent: les ventes des libraires en ont ainsi doublé.

On vous prétendra peut-être que j'en suis l'auteur et vous voudrez bien n'en croire rien: vous savez trop qu'on attribue souvent de pareilles pièces à des gens qui n'y ont pas la moindre part.

Je ne sais comment vous quitter, car je ne sais à qui j'ai affaire, croyez au moins que je reste à votre service,

Voltaire