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Cher Monsieur Voltaire,
Je n'ai pas eu l'occasion de lire ce que vous avez écrit sur la marquise
de Montespan, maîtresse de Louis XIV.
Pourriez-vous me dire ce que vous pensez de cette dame?
Mes respects
Anaïs
Vous me demandez, Madame, mon opinion sur Mme de Montespan; sur ce
point je ne puis que vous renvoyer à mon «Siècle de Louis XIV» où j'ai
évoqué la mémoire de cette personne, mais en m'attachant précisément à
ne point avoir d'opinion, c'est-à-dire de jugement qui ne serait fondé
que sur mes impressions personnelles; j'ai donné des faits, prenez-en
connaissance et pensez ensuite ce que vous voulez.
Surtout, dans de telles affaires, ne croyez rien trop légèrement et
laissez tomber un auteur si vous vous rendez compte qu'il vous rapporte
des absurdités. À ce sujet, je ne peux m'empêcher de citer cette fable
qui a couru dans votre cercle Dialogus, si j'en crois M. du Montais: je
ne sais qui a imaginé que la reine Marie-Thérèse, épouse de Louis XIV,
aurait eu d'un négrillon une fille dont on aurait caché la naissance et
qu'on aurait faite ensuite religieuse (1). Représentez-vous une reine,
vivant en quelque sorte sous le regard du public, et qui pût mener
secrètement une liaison adultérine, une grossesse et un accouchement
sans que le scandale fût révélé!
Il est établi qu'à la fin du siècle dernier vivait dans l'abbaye de
Muret une religieuse au teint basané et qui ressemblait étrangement à
Louis XIV dont elle se disait la fille. Mme de Maintenon vint la voir
pour la tirer de cette idée et elle s'entendit répondre: «Madame, la
peine que prend une dame de votre élévation, de venir exprès ici me dire
que je ne suis pas fille du roi, me persuade que je le suis». Je ne sais
si elle l'était réellement, mais la chose est au moins possible; vous
voyez cependant comment à partir d'un fait réel le délire a pu engendrer
une sottise.
Ces digressions m'amusent toujours, et elles amusent quelquefois mes
correspondants. Pour en revenir à Mme de Montespan, ne croyez rien de ce
qui peut choquer votre raison et choisissez bien vos auteurs. Un La
Beaumelle vous débitera que cette dame aimait à découvrir devant le roi
la gorge de Mme de Fontanges en lui disant: «Voyez, sire, que cela est
beau! qu'en dites-vous? admirez donc»; c'est là ce qu'il écrivait de
Genève sans que l'on sût d'où il le tenait. J'ai moi-même consulté
pendant vingt ans des personnes qui avaient approché de près Mme de
Montespan, personne ne m'a jamais rien dit de pareil. Je laisse les gens
libres de croire, s'ils le veulent, à ce que cet imbécile leur chante,
mais je leur conseille alors de lire plutôt des romans.
Il est certain que dans une lettre on ne peut tout dire, je suis heureux
au moins de vous avoir indiqué la direction à prendre et les précautions
nécessaires si vous ne voulez pas être déroutée en chemin.
Voltaire, le vieil historien de Ferney
(1) NDLR: Voir effectivement dans la
correspondance de Louis XIV sous Dialogus «Une fille cachée». (NDLR) |