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Monsieur Voltaire,
Voici une question brève: vous qui avez connu la Bastille, que
dites-vous de la justice?
Le sujet ne serait pas grave, Monsieur, je vous trouverais plutôt
plaisant: je n'ai eu l'honneur d'être ni roué, ni pendu, ni brûlé vif,
ni seulement soumis à la question, torture après laquelle un innocent
reste estropié pour le reste de sa vie; et pourtant je me permets de
protester contre ces horreurs, auxquelles j'espère pour vous que vous
avez également échappé. N'attendons pas d'être victimes de la barbarie
pour commencer à lutter contre elle.
Notre justice ressemble à Londres, telle qu'elle était avant le grand
Incendie: sale, malcommode et dangereuse, mais magnifique en bien des
endroits. Cela faisait plusieurs dizaines d'années que des architectes
intelligents proposaient des mesures bien conçues et qui n'auraient pas
coûté grand chose; on les écoutait avec politesse, on leur prodiguait
des compliments et l'on ne faisait toujours rien; le feu est venu
presque tout ravager. Les esprits chagrins se désolaient et prédisaient
qu'en un siècle on n'arriverait pas à tout réparer: la ville fut relevée
en quelques années et superbement. Serons-nous obligés d'en arriver là
et attendrons-nous qu'une catastrophe vienne anéantir l'ensemble de nos
lois pour qu'on en établisse de meilleures? Peut-être, hélas! est-il
plus aisé de bâtir un édifice que d'en réparer un dont les ruines sont
trop respectées.
Mais à quoi sert-il de donner des conseils? Lisez Beccaria et vous
constaterez que dans ce domaine tout a été dit et tout reste à faire. Il
faudrait d'abord ne punir que ce qui est punissable: quand quelques
paysans pressés par la faim mangent pendant le carême un peu de viande
de cheval, faut-il pour cela que des juges gras et repus les condamnent
à la potence? Il faudrait penser aussi que des châtiments trop cruels
conduisent à l'impunité: il n'y a pas trois ans qu'on a pendu à Lyon une
belle fille de dix-huit ans, coupable d'avoir volé quelques serviettes à
sa maîtresse qui ne la payait point; cette femme a été justement
regardée avec horreur, et depuis je sais des maîtres qui n'ont pas osé
poursuivre leurs domestiques pour des vols autrement plus graves.
Les lois seraient-elles justes, encore faudrait-il qu'elles fussent
claires: on a cent commentaires sur la Coutume de Paris, ce qui est
prouver cent fois qu'elle est obscure. Il faudrait aussi supprimer la
question et chercher réellement le coupable sans se contenter de faire
avouer à un innocent une faute qu'il n'a pas commise; et tout serait-il
parfait dans l'idéal, il conviendrait de trouver des juges équitables,
incorruptibles et inaccessibles aux passions. On voit tout le chemin
qu'il reste à faire, mais est-ce une raison pour ne point hasarder
quelques pas dans la direction?
Je suis bien vieux, vous êtes sans doute plus jeune; entrez dans le
combat avec courage. C'est ce que vous souhaite.
Voltaire Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi |