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Voltaire

     
   

Crâne de Voltaire adolescent

    Monsieur Voltaire,
 
Un auteur nommé Alphonse Allais (1854-1905) prétend détenir dans son petit musée personnel le crâne qui était le vôtre quand vous étiez adolescent.
 
Je tiens à vous faire savoir que cette allégation me laisse profondément perplexe.
 
En effet, j’ai étudié en long et en large votre biographie, les milliers de pages de votre correspondance, les écrits et les témoignages de vos proches, examiné tous les moments de votre riche et longue vie, et à aucun moment il n’est question d’un épisode où vous auriez été disjoint de votre crâne, pas plus dans votre enfance que dans les décennies ultérieures.
 
Votre vie tumultueuse vous a certes inspiré pas mal de coups de tête, au point d’y jouer quelquefois votre peau. On a bien parlé de prise de corps, les fois où il s’est agi de vous loger à la Bastille, mais la chronique laisse entendre que vous êtes toujours ressorti de cet endroit en un seul morceau. La bastonnade reçue à la suite de votre querelle avec le chevalier de Rohan – une foucade d’écervelé, si je puis me permettre – ne vous aurait tout de même pas fait rouler le crâne? Et je veux bien croire que la lettre d’insultes de Rousseau inspirée par ce malheureux article sur Genève et ses calvinistes ait pu, sur le coup, vous secouer la mâchoire, mais vous étiez alors âgé de plus de soixante ans.

Ou bien se peut-il que vous ayez généreusement fait don de votre crâne à la science? Cela peut se concevoir venant de vous, mais alors, pourquoi si jeune? Sauf erreur, c’est seulement la trentaine passée que vous avez penché votre front sur les travaux de savants comme Isaac Newton.
 
À force de me creuser la tête à ce sujet, j’en suis à me demander si monsieur Alphonse Allais n’a pas bêtement confondu avec le crâne d’un de vos contemporains, que vous auriez pu, pour telle ou telle raison, avoir un jour en votre possession. Ne croyez pas que je pense à Rousseau, qui a toujours gardé sa tête de turc. Mais ne pourrait-ce pas être celui, par exemple, du jeune chevalier de la Barre, cet adolescent, cette authentique tête brûlée, qui fut accusé de blasphème et dont la décapitation en 1766 vous indigna – et que vous vous battîtes pour réhabiliter?
 
Ce genre d’hypothèse m’agréerait, si un indice ne venait pencher pour l’authenticité de votre allégué vestige. Il se trouve que quelques photographies du crâne détenu par M. Allais circulent par le monde, et leur examen se révèle troublant: le dessin des mâchoires forme un indubitable sourire. Ce crâne, il ricane. Voilà bien un signe de votre personnalité, l’expression d’une mordante ironie qui résonnerait toujours, après deux siècles!
 
Comprenez, Monsieur Voltaire, que l’affaire de votre crâne d’enfant, telle que propagée par Alphonse Allais, demeure une énigme, un mystère digne des superstitions et de l’obscurantisme. L’homme de cervelle que vous êtes, véritable tête de file des Lumières, ne saurait laisser planer une telle ombre, et vous seriez très généreux d’éclairer votre prochain sur ce point de votre biographie, éminemment capital.
 
Bien cordialement,

Hubert Delabille


Il est possible qu'un de vos amis, homme d'esprit, ait écrit dans l'inventaire d'un cabinet de curiosités imaginaire: «crâne de Descartes adolescent». La plaisanterie est bonne, mais je suppose qu'il ne s'y est pas attardé comme vous le faites. C'est le tort de trop de personnes que de s'appesantir au lieu de glisser; l'avez-vous fait par distraction ou par nature? J'aimerais mieux que la première explication fût la bonne; ainsi ceux qui vous connaissent pourront-ils avoir l'occasion de crier, comme dans un conte: «Vive notre grand roi qui n'est plus boeuf!»

Voltaire