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Cher Monsieur Voltaire,
C'est un grand honneur pour moi d'écrire à un des esprits les plus
éclairés de son siècle.
Je me dois de vous avouer humblement ma piètre connaissance de votre
oeuvre et de votre vie tumultueuse.
Je voudrais cependant revenir sur un étrange épisode de votre vie sur
lequel je vous demande quelques éclaircissements.
À Paris, vous auriez été agressé à coups de bâton par des voyous au
service d'un aristocrate puis, alors que vous demandiez justice, on vous
aurait envoyé à la Bastille.
Pourriez vous m'expliquer pourquoi vous avez été ainsi traité et quel
fut le commanditaire de cette lâche agression?
Quels étaient exactement les dessous de l'affaire?
D'autre part les historiens de mon époque (en 2005) vous présentent
tantôt comme un ami du philosophe Rousseau, tantôt comme son
irréductible adversaire.
Quelle est la part des choses exactement?
Très humblement vôtre,
G Lison
Monsieur,
Il est toujours flatteur d'être appelé «un des esprits les plus
éclairés» de son siècle; le compliment, à franc parler, me toucherait
encore plus s'il m'était adressé par une personne un peu mieux informée
puisque vous ne vous accordez qu'une piètre connaissance de mon oeuvre
et de ma vie. Supposé que vos lumières sur les autres personnes de notre
temps ne soient pas plus étendues qu'en ce qui me concerne, je ne
saurais trop vous conseiller de vous renseigner d'abord avant de porter
des jugements.
En attendant que des informations un peu plus amples vous aient mis à
même de correspondre utilement, je vous prie de croire etc.
Monsieur Voltaire,
Je ne porte aucun jugement, j'essaie de comprendre ce qui s'est passé
exactement dans cette triste affaire de coups de bâton et dans vos
relations avec J.-J. Rousseau.
Je ne souhaite que des informations pour parfaire ou du moins améliorer
les connaissances que j'ai de vous.
Amicalement,
G. Lison
Si j’en crois le chevalier de Sainte-Claire, vous recevez chez
vous dès la première demande toutes les correspondances qui s’échangent
dans le cadre de votre cercle. Si ma personne vous intéressait tant, et
si par extraordinaire vous étiez incapable de vous renseigner autrement,
rien ne vous aurait donc été plus facile que de consulter les lettres
que j’ai déjà écrites, en particulier celles qui se trouvent dans les
dossiers «Idéologie», «Jean-Jacques Rousseau» et «Leibniz»; elles vous
auraient parfaitement informé sur les sentiments que je puis éprouver
envers l’auteur de la «Nouvelle Héloïse». Je me borne donc à vous y
renvoyer sans qu’il soit besoin pour moi d’user encore mon encre et mon
huile.
En ce qui concerne l’affaire du chevalier de Rohan, je ne m’avancerais
pas beaucoup à vous supposer parfaitement instruit, mais en parler
semble pour vous un plaisir et je ne veux pas vous l’enlever ne sachant
si vous en avez beaucoup d’autres. Apprenez seulement que quelque mois
avant de libérer le monde de sa présence ce nigaud infatué de sa
noblesse a pu entendre parler de «Zadig», un petit livre où il était
ridiculisé sous le nom d’Orcan. Tout le monde s’est moqué de lui et,
comme je passais à tort pour l’auteur, il bouillait d’envie de se
venger, mais il n’était plus question de faire intervenir ses laquais
contre moi. Il est donc mort en écumant de rage.
C’est que le monde a changé, Monsieur, depuis un demi-siècle. Et puisque
vous parlez de Rousseau, un incident m’est revenu à l’esprit: voici une
vingtaine d’années ce pauvre homme reçut d’une de ses bienfaitrices un
grand pot de beurre qui, à la suite d’une méprise, se retrouva dans la
cuisine d’un comte. Notre Diogène envoie la mère de sa compagne le
redemander, on ne comprend sans doute pas son langage embrouillé, on se
moque d’elle et on la renvoie. Que fait alors Rousseau? Il prépare pour
le comte une lettre cinglante dont il donne copie à des amis; il y avait
là de quoi perdre de réputation dans le monde son malheureux
destinataire. Il aurait pu faire bâtonner l’auteur de la lettre: son cas
n’en aurait été qu’aggravé. On arrange l’affaire au plus vite, mais on
ne peut empêcher des copies de circuler et il en a été de cette lettre
comme du nom d’Érostrate: on souhaitait la cacher et tout le monde l’a
lue. Je vous l’ai dit, en trente ans le monde n’était plus le même: le
ridicule tue aujourd’hui et la force reste souvent impuissante contre
l’esprit.
Reparler de cet incident m’amuse un peu, et même s’il est probable que
vous ne lirez pas ce que j’ai écrit, d’autres personnes de Dialogus
pourront y jeter un coup d’oeil et en tirer l’occasion d’un sourire.
Veuillez croire etc.
Mais, monsieur Voltaire, je dévore chacune de vos lignes qui me sont
adressées! Il n'est pas dans mes intentions de vous irriter, et il m'est
difficile de comprendre votre agressivité à l'égard de mes questions
naïves.
À mon époque, Voltaire, Rousseau, Diderot et tous les esprits des
Lumières nous sont allègrement présentés «dans le même sac», et se
trouvent placés sur le même piédestal.
On se les imagine correspondant sereinement entre eux pour construire un
monde meilleur ou, du moins, le monde tel que nous le connaissons à mon
époque.
Durant mes études, il me fut raconté cet incident des coups de bâton, et
ce qui m'a surpris, c'est qu'après avoir réclamé justice contre vos
agresseurs, ce soit vous qui fussiez envoyé à la Bastille. Je n'avais
pas très bien compris ce chapitre de votre vie et je vous demande
simplement des éclaircissements.
Pour les chapitres «J.-J. Rousseau » etc., mea culpa, je suis un peu
paresseux, mais je vais les consulter au plus vite.
Enfin, ne soyez pas aussi méfiant envers moi, je vous estime au plus
haut point.
Amicalement, G. Lison
Vous vous dites paresseux, Monsieur, sachez que dans mon existence
j'ai rencontré peu de personnes qui le fussent vraiment. Ce qui abonde,
en revanche, ce sont des gens qui se lancent dans trop d'affaires à la
fois, et souvent sans méthode, et qui n'arrivent pas à les maîtriser.
Vous vous êtes aventuré dans ce cercle Dialogus dont j'ai dit très tôt
au chevalier Sainte-Claire du Montais que c'était une gageure intenable:
il est déjà bien difficile de s'imaginer vivant à une époque passée,
bien que nous ayons le témoignage des historiens pour nous venir en
aide, qu'est-ce alors quand il faut se projeter dans un futur aussi
lointain que 2005! Encore si chacun avait latitude de s'imaginer
l'avenir à sa guise, mais il vous faut garder entre vous un semblant
d'harmonie, et c'est impossible. On m'a bien remis une sorte d'histoire
des siècles dix-neuvième et vingtième, un gros livre que j'ai à peine
ouvert tant ce qu'on y relate est confus; un de mes secrétaires a fait
l'expérience de le lire entièrement et n'y a rien compris du tout.
Et puis, tout cela serait-il clair, qu'un seul volume, si gros soit-il,
ne saurait tout contenir; sur les points où il reste muet, chacun en est
réduit à sa propre invention et je vois mes correspondants se contredire
à chaque instant. Vos maîtres me présentaient, dites-vous, comme un ami
intime de Rousseau; mais la pauvre Canadienne que vous retrouverez au
dossier «Jean-Jacques Rousseau», et dont l'éducation semble avoir été
fort négligée, sait parfaitement que nous sommes ennemis et prend en
conséquence la défense de cet illuminé; une autre parle de l'honneur
qu'elle a de s'entretenir avec moi, dont dix mille lettres auront été
publiées... mais on aura oublié mon théâtre! Que restera-t-il donc de ce
que j'ai écrit?
Laissons donc tomber les masques, Monsieur, ne vous torturez pas la tête
à vous imaginer un vingt-et-unième siècle qui peut-être n'existera
jamais, et retournez dans le vôtre si vous voulez m'écrire: il se trouve
en effet que c'est aussi le mien; nous pourrons ainsi nous entendre avec
infiniment plus de facilité.
Veuillez croire etc.
Cher monsieur Voltaire,
Encore une fois, que d'agressivité à mon endroit, ce qui ne cesse de me
surprendre.
Je vous assure que je vous écris depuis le début du XXIème siècle et que
les philosophes Voltaire, Rousseau, Diderot, etc. y sont présentés
contre les opposants à l'absolutisme monarchique et rarement sous le
jour de leurs chamailleries.
Pour le reste, je constate, monsieur Voltaire, que la maladie et l'âge
ont éteint le bel esprit frondeur et spirituel pour ne laisser qu'un
vieillard aigri.
Je n'insisterai donc plus, dommage cependant...
Amicalement,
G. Lison
Vous m’écrivez donc depuis le XXIe siècle, Monsieur, et je dois le
croire puisque vous le dites, et tous les membres de Dialogus avec vous;
je reste dans l’idée cependant que votre prétention serait plus forte si
vous aviez pris soin de mieux vous accorder sur la façon d’imaginer
cette époque et ne vous contredisiez pas sans cesse les uns les autres.
La contradiction saurait-elle être une marque de vérité? C’est ce qu’on
trouve affirmé chez Pascal, lequel fut un géomètre médiocre et un fort
mauvais métaphysicien, mais je constate que de telles extravagances ne
se répètent plus aujourd’hui.
Je vous concède, en revanche, qu’à mon âge et dans mon état de santé je
puis difficilement retrouver l’esprit qui m’animait jadis; c’est
pourquoi je suis heureux que de temps en temps il me vienne des lettres
comme les vôtres: elles me montrent que pour le style et pour les idées,
on peut tomber beaucoup plus bas que je ne suis.
En vous remerciant de cette consolation que vous m’avez donnée, je vous
prie de croire etc.
Cher monsieur Voltaire,
Je n'ai pas reçu le bénéfice d'une bonne instruction comme celle que
vous ont donnée les jésuites et je n'ignore en rien le fait que mon
style, mon bagage intellectuel et culturel et même mon vocabulaire sont
pour le moins «Basic», mais au moins j'ai l'honnêteté de ne point me
gausser de mes inférieurs, ce qui me semble est votre cas et vous
DÉSHONORE.
Je n'insiste plus, sinon pour me donner quand même le privilège du
dernier mot!
G. Lison
Vous faites grand cas, Monsieur, de l'éducation donnée par les
Jésuites; croyez-vous que s'ils avaient possédé vraiment cet art
d'écrire que vous leur attribuez, ils n'en auraient pas d'abord profité
eux-mêmes avant de le communiquer aux autres? Mais en face de Pascal et
de ses immortelles «Lettres Provinciales», pouvez-vous me citer le nom
d'un seul des membres de cette compagnie qui ait survécu autrement que
par le ridicule? Et, dans notre siècle, qu'évoquent les noms de Garasse,
de Nonotte ou de Patouillet, si ce n'est les huées qui les accueillent à
chaque fois qu'ils sont prononcés?
Tous ces gens ont eu beau faire; leurs grands discours ne sont jamais
arrivés à prouver qu'il fût permis à un particulier de tuer un homme
pour reprendre un écu, ni qu'on eût licence de se révolter contre son
roi parce qu'un prêtre à Rome l'aura demandé. Et le premier venu a
toujours pu les contredire victorieusement, n'eût-il que fort peu
d'instruction, pourvu qu'il eût des idées claires et ne fût conduit par
aucun préjugé. Personne n'est en rien responsable de l'éducation qu'il a
reçue, mais il reste à chacun assez de raison pour se rendre compte
qu'il défend des opinions absurdes, et le moindre capucin entend bien au
fond de lui-même une voix qu'il s'efforce d'étouffer et qui le rappelle
tous les jours à la raison.
Ne vous plaignez donc pas de ne savoir ni latin ni grec et de ne pas
avoir étudié les figures de style sous la férule d'un pédant de collège:
ce sont là des armes inutiles qui embarrassent les maladroits et ne font
qu'augmenter leur gêne; il n'est personne qui ne donne raison à Toinette
plutôt qu'à Diafoirus.
Si j'ose terminer par un conseil, c'est celui de fuir le style
d'aujourd'hui où rien n'est simple et tout est affecté. Les bons auteurs
n'ont de l'esprit qu'autant qu'il en faut, ne le recherchent jamais,
pensent avec bon sens, et s'expriment avec clarté. Accoutumez-vous à
bien parler en les lisant souvent et gardez-vous de tous les mauvais
petits livres dont nous sommes inondés.
Veuillez croire etc.
Cher Monsieur Voltaire,
Vous vous moquez de mon manque de style et condamnez les Jésuites, mais
on leur sait gré d'un bon résultat; vous devinez lequel?
Cordialement,
G Lison
Les Jésuites, Monsieur, ont subsisté plus de deux siècles avant
que le pape Clément XIV n'acquît la reconnaissance du monde entier en
supprimant leur ordre; si, dans cet espace de temps, ils n'ont été
capables que d'un seul bon résultat au milieu de milliers d'autres qui
furent mauvais, n'est-ce pas vraiment peu de chose? Les Messieurs de
Port-Royal, qui sont loin d'avoir duré autant, n'ont pas laissé de nous
donner un Racine, dont Athalie restera sans doute comme le chef-d'oeuvre
de l'esprit humain.
Je vous conseille, Monsieur, de relire la «Vision de Babouc», un petit
conte que la malignité publique m'attribue quelquefois. Méditez cette
parabole de la statuette où se retrouvent tous les métaux, ainsi que les
pierres les plus précieuses et les plus viles. C'est bien l'image du
monde où l'on retrouve dans tout du noble et du sordide; on ne cassera
pas la statuette parce que tout n'y est pas d'or pur, mais on n'hésitera
pas à le faire s'il n'y a qu'une paillette de métal précieux.
Veuillez croire etc. |