Antoine Montero
écrit à

   


Voltaire

     
   

Candide, le nègre avant Surinam

   

Monsieur Arouet,

J'ai travaillé ces jours-ci en cours de français sur un passage d'une de vos oeuvres, Candide, et plus précisément quand Candide rencontre le nègre avant d'entrer à Surinam.

J'ai beaucoup apprécié de faire une étude de ce texte, vos contes philosophiques figurant parmi mes oeuvres préférées.

Cependant, il me reste une interrogation concernant ce passage.

En effet lorsque je suis passé à l'oral, j'ai expliqué que le texte était très ironique et que c'est là que résidait tout le sarcasme;

Ma prof m'a contredit et affirme, envers et contre tout, que c'est là un des seuls passages du conte non ironique, elle le qualifie même de pathétique.

Depuis ce jour nous entretenons une féroce argumentation, et je désirerais avoir votre opinion.

Merci d'avance.

Cordialement.

Antoine Montero


Il semble, Monsieur, qu'en ce XXIe siècle où vous êtes censé m'écrire on ignorera ce qui constituait dans le mien les règles élémentaires de la civilité. Il y a en effet un double manque de courtoisie à m'appeler «Monsieur Arouet»: les plus grands souverains de l'Europe me donnent le nom de Voltaire, et vous n'êtes pas tellement au-dessus d'eux que vous puissiez ne pas les imiter; et même «Monsieur Voltaire» n'est guère plus admissible: réservez cette façon avec «Monsieur Dimanche» et appelez-moi «Monsieur», tout simplement, comme les honnêtes gens n'hésitent pas à le faire.

Mais j'aurais passé sur ce détail s'il n'y avait pas l'obstination de certains membres de votre cercle à vouloir me faire avouer que je suis l'auteur de certains ouvrages à la fois théistes, athéistes et jansénistes, dont je m'en voudrais d'avoir écrit un seul mot, d'autant plus qu'il se trouve dans chacun d'eux de quoi faire brûler dix fois celui qui les a imaginés. Je sais que des libraires -dont les petits crient famine- n'hésitent pas à mettre mon nom sur des petits livres condamnables afin de mieux les vendre, mais je mets au défi quiconque de produire une seule lettre de moi où je ferais un tel aveu.

J'ignore donc ce que l'auteur, le véritable auteur, a pu penser alors qu'il composait un tel récit, mais je le rapprocherais volontiers d'un autre petit conte que la malignité publique m'attribue également et avec aussi peu de vraisemblance: le «Dialogue du Chapon et de la Poularde». Relisez-le, vous verrez que notre chapon, cruellement mutilé lui aussi, exhale des plaintes qui font penser à celles du nègre… et vous n'en mangerez pas moins de la viande la prochaine fois que vous en aurez devant vous.

Dans l'attente de la prochaine lettre où l'on me demandera d'avouer que j'ai marché sur le crucifix, je vous salue, Monsieur.

Voltaire