Simon Leduc
écrit à

   


Voltaire

     
   

Candide

   


Cher Voltaire,

Une question me chicotte: pourquoi, dans Candide, dites-vous que le château du baron Thunder-ten-tronckh était le plus beau château car il possédait une porte et des fenêtres?

Merci d'avance!

Simon Leduc


Monsieur,

Je retrouve la copie de cette lettre qu'au début de mars de l'année 1759 j'adressais à Monsieur Cramer, le libraire bien connu:

«Qu'est-ce que c'est qu'une brochure intitulée Candide, qu'on débite, dit-on, avec scandale et qu'on dit venir de Lyon? Je voudrais bien la voir. Pourriez-vous, Messieurs, m'en faire tenir un exemplaire relié? On prétend qu'il y a des gens assez impertinents pour m'imputer cet ouvrage que je n'ai jamais vu. Je vous prie de me dire ce qu'il en est.»

Vous voudrez bien reconnaître dans ces lignes l'étonnement sincère d'un homme auquel la malignité de ses ennemis ne cesse d'attribuer de petits ouvrages que l'Église condamne et que tout homme pieux ou au moins prudent se doit de condamner avec elle.

J'ai retrouvé le livre dans ma bibliothèque, parmi tant d'autres qu'on m'a prêtés, et j'y ai lu effectivement: «Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres». Vous voyez donc qu'il ne s'agit pas du plus beau de tous les châteaux mais qu'en Westphalie, une région de l'Allemagne où la population est un peu plus sauvage qu'ailleurs, avoir une porte et des fenêtres est un privilège qui n'appartient qu'aux grands. Mais tout le monde sait que les grands de ce pays sont riches de leurs quartiers de noblesse; cela suffit à en faire des gens heureux et c'est tout ce qu'il faut.

Veuillez croire etc.

Voltaire,
Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi