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cerise.letenneur@gmail.com |
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À propos de votre théâtre... |
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| Cher Monsieur de Voltaire, Quelle joie de pouvoir lire votre correspondance avec Mademoiselle Elsa! Ces lettres seront à rajouter aux quelques volumes déjà consacrés à votre correspondance (savez-vous que nous avons réuni une très grande quantité de vos lettres? On est arrivé à en récupérer dans les dix mille! Mais comment avez-vous eu le temps d'écrire autant?) Je parle de joie, car il se trouve que, moi aussi, je travaille sur votre oeuvre, et que pouvoir dialoguer avec l'auteur relève d'un grand honneur. J'étudie un aspect de votre oeuvre que, je pense, vous n'hésiterez pas, cette fois, à assumer: votre théâtre, et plus précisément vos tragédies. Vous avez écrit une cinquantaine d'ouvrages de théâtre, dont 27 tragédies... là encore, quelle productivité! Ces tragédies, outre le message qu'elles délivrent, m'intéressent surtout pour la manière dont vous les avez composées: pris d'inspiration, vous les écriviez en quelques jours,... puis vous les corrigiez, recomposiez, «rapetassiez» pour reprendre votre expression, jusqu'au jour de la représentation, puis encore, jusqu'à l'impression, puis encore, et encore... c'était un travail sans fin! A croire qu'aucune de vos pièces n'a trouvé, en réalité, sa forme définitive à vos yeux, et que le principe de perfectibilité que vous défendez s'appliquait aussi à votre manière d'écrire... Il s'agissait pour vous de plaire, à tout prix, vous étiez prêt à toutes les modifications pourvu qu'on vous applaudisse, et qu'on pleure (d'émotion, bien entendu). Seulement, Monsieur de Voltaire, j'ai une mauvaise nouvelle: vos pièces, on ne les joue plus, mais alors plus du tout. Elles sont même considérées comme injouables. Ne soyez pas trop vexé: c'est que notre sensibilité a évolué, et que vos pièces sont, pour nous, trop moralisantes. Un auteur de notre temps a dit qu'«on ne fait pas de bonnes oeuvres avec de bons sentiments»... Alors, dites-moi, Monsieur de Voltaire, nous autoriseriez-vous à corriger vos pièces, comme vous le faisiez d'ailleurs vous-même, à les réadapter à notre temps, pour qu'elles soient de nouveau applaudies? Ou préférez-vous que votre oeuvre soit strictement vôtre, mais qu'elle reste enfermée dans des livres, étudiés seulement par des chercheurs empoussiérés? (PS. Pour information, vous êtes enterré au Panthéon, je crois tout à côté de Rousseau! Si, si! Moi, je dis ça, je dis rien...) Cerise. Il est sûr, Madame, que je suis bien en peine de vous contredire, d'abord parce que vous êtes une femme et votre sexe n'aime guère cela, ensuite parce que vous m'écrivez, à ce qu'on m'a dit, à deux cent trente ans de distance et que vous pouvez me présenter le monde tel qu'il plaira à votre imagination: il me serait bien difficile d'aller vérifier. J'ignore déjà ce qu'est ce Panthéon dont j'entends parler pour la première fois et où je reposerais à côté de ce pauvre Rousseau; dites-vous bien que, dans cette heure, je ne demande pour ce qu'il restera de moi que le droit à la tranquillité près de l'église que j'ai fait ériger à Ferney. En ce qui concerne le théâtre, cependant, pour lequel vous me dites que le goût aura changé, la prophétie a malheureusement quelque vraisemblance: on a l'impression que Paris est devenu welche et que nous retombons dans la barbarie. Un public qui vient de se presser pour assister à l'exécution barbare d'un malheureux veut retrouver de la violence sur la scène et il applaudit les pièces wisigothes des imitateurs de Shakespeare. Pour moi, j'aurai soutenu jusqu'au bout le combat pour maintenir la scène française à la hauteur où l'avaient placée Corneille et Racine; vous savez que je ne me suis jamais soucié d'être du côté du nombre mais de la raison. Au reste, je ne crois pas que le bon goût acceptera tout de même de mourir sans protester. Je vous laisse la maîtresse absolue de ce qui se passera dans deux cent trente ans, mais en l'an de grâce 1775 où j'ai l'honneur de vivre et vous peut-être aussi, il me semble bien que ce que j'ai écrit ne laisse pas de conserver un certain succès alors qu'on ne joue presque plus Crébillon, qui n'a plus la marquise de Pompadour pour le protéger. Des comédiens m'ont même fait part de leur reconnaissance car ce seraient mes tragédies qui leur permettent de vivre. À relire une dernière fois votre lettre avant de clore la mienne, je m'aperçois qu'il m'est bien difficile de me faire une idée de cette époque où vous affirmez vivre. Mes pièces seront donc oubliées, mais vous vous consacrez à leur étude, mais on réunit ma correspondance en plusieurs volumes, mais c'est pour vous un honneur que de discuter avec moi. Si l'avenir qui m'est réservé n'est pas plus malheureux que celui-là, je veux bien me déclarer content et j'oublie, si nécessaire, ce voisinage avec Rousseau. Veuillez croire, Madame, etc. |
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