| Daphné | ||
| Adrienne Lecouvreur | ||
| Bonjour monsieur de Voltaire, Tout récemment, j'ai appris que vous aviez demandé à ce que l'on ouvre le corps de la comédienne Adrienne Lecouvreur afin d'établir la façon dont elle était morte -on suppose qu'elle aurait été empoisonnée. Permettez-moi de vous faire part de mon admiration. Il me semble qu'à l'époque qui est la vôtre, une exhumation devait beaucoup choquer l'opinion publique et l'Église, et je ne peux que vous féliciter d'avoir eu une fois de plus recours à la raison plutôt qu'aux préjugés! À l'époque d'où je vous écris, il semble malheureusement que les fanatiques de tout poil aient repris du service, et bien souvent je regrette votre absence. Nous aurions bien besoin de votre intelligence et de votre esprit! Je vous remercie de les avoir mis au service de notre nation, et j'aurais beaucoup aimé avoir l'honneur de vous connaître. Bien à vous, Daphné Voici près d'un demi-siècle que la grande Lecouvreur est morte. La douleur en moi reste aussi vive mais je constate que dans le monde les souvenirs sont vite oubliés. Non, madame, elle n'a pas été exhumée: on l'a ouverte avant de l'enterrer. Certes, des bruits coururent et l'on accusa la duchesse de B. mais le médecin ne put rien découvrir et j'ai vu dans ma vie tant d'innocents accusés injustement qu'il me faut aujourd’hui des preuves bien fortes pour accuser sur des présomptions. Au reste, des amis m'ont quelquefois remontré que, depuis un certain temps, la santé de cette grande actrice était déjà fort ébranlée et qu'elle s'était évanouie au cours d'une représentation. Au reste, on peut reprocher bien des choses, sinon à notre Sainte Église du moins à ses ministres trop souvent indignes, mais pour des raisons diverses j'ai vu déjà procéder à quelques exhumations et je n'ai jamais appris que leurs auteurs eussent été inquiétés s'ils l'avaient fait pour de bonnes raisons. Vous supposez un siècle vingt-et-unième où les fanatiques séviront toujours. Je ne crois pas que ni vous ni moi pourrons savoir ce qu’il en sera mais je ne veux pas désespérer. «Un jour tout sera bien, telle est notre espérance» Voltaire Qui vous baise les mains |
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