Lettre d'acceptation
de Voltaire
à l'Éditeur
       

       
         
         

Voltaire

      À Monsieur Sainte-Claire du Montais

À Ferney, 3 janvier 1775

Votre lettre a bien fait rire le pauvre vieillard de Ferney. Vous n'avez pas une imagination ordinaire puisque vous me proposez de correspondre avec des personnes du temps à venir, du vingt-et-unième siècle de surcroît. Certes, bien des gens se disent que rien n'est plus impossible au génie humain depuis qu'il s'est affranchi des contes de vieilles femmes par lesquels des prêtres le tenaient enchaîné, et ils sont persuadés que voyager à travers le temps ne sera pas plus difficile un jour que de se transporter aujourd'hui de Paris à Saint-Cloud, mais je tiens ces contes de vieilles femmes comme très-utiles quand il s'agit de maintenir la canaille et de l'empêcher de penser car elle pense toujours mal. L'avenir que vous me prédisez me semble rempli de périls; ce sont des temps bien troublés qui s'annoncent et j'espère seulement que ce tumulte restera dans les faubourgs de la capitale sans qu'on vienne inquiéter un pauvre Suisse moribond. Je crains qu'au milieu de si grands désordres les connaissances humaines reculent au lieu de progresser.

Qu'on m'écrive pourtant, ou qu'on fasse semblant de m'écrire, si cela peut amuser quelques personnes de votre connaissance; puisque vous les honorez de votre amitié, ce sont nécessairement des gens de bonne compagnie et nous jouerons agréablement entre nous: tout l'effort sera de leur côté puisqu'ils devront se torturer l'esprit pour se forger un monde illusoire, tandis qu'il me suffira de rester au siècle dix-huitième, dans mon époque, la seule qui existe vraiment.

Si je ne crois absolument pas que mon grand ami Sainte-Claire puisse au même instant être mon contemporain et vivre à plus de deux cent trente ans de moi, que cela ne l'empêche pas de croire de son côté à toute mon amitié, qui durerait plus de deux cent trente ans si la nature humaine le permettait.

Voltaire




À Monsieur Sainte-Claire du Montais

À Ferney, 3 janvier 1775

Mon maître vous a fait savoir, monsieur, combien votre proposition l'avait diverti, mais je crains que son état de santé lui interdise trop de fatigues, et surtout de trop vives colères.

Parmi les correspondants, dites-vous, il se trouvera nombre de gens d'esprit, dignes de vous fréquenter; leurs lettres seront toujours les bienvenues, comme leurs personnes mêmes seront reçues dans nos montagnes s'il leur plaît de s'aventurer jusqu'ici. Il y aura aussi quelques fâcheux, voire quelques faquins, pour tenter de franchir notre porte, on sait que trop de personnes profitent de votre excès de bonté: par égard pour vous, monsieur, je leur écrirai moi-même, puisque vous souhaitez que rien ne reste sans réponse, mais je me garderai d'importuner de leurs inepties un vieux malade dont la santé m'est si chère. J'ai l'habitude d'éconduire les importuns quand ils sont encore dans l'antichambre, il me sera encore plus facile de le faire quand des phrases informes seront seules entre mes mains.

Mais ce qui a failli faire étrangler mon maître de rire, c'est d'apprendre que quelques écoliers, terrorisés par un fouet qui s'approche, voudront lui demander de répondre à leur place à des questions qu'on leur pose au collège. Je l'entends encore s'écrier que les commentateurs sont les hommes du monde qui comprennent le moins les auteurs qu'ils prétendent expliquer; il ajoutait que parmi ces commentateurs les uns, un peu mieux dégrossis, arrivent à publier en ville dans quelques gazettes, les plus sots n'ont que la ressource de devenir régents et d'inculquer à de pauvres garçons sans défense des idées absurdes, dont heureusement ils oublieront tout après s'être échappés de ces prisons. Mon maître devrait donc être un sot lui aussi pour satisfaire ce genre de bourreaux, et je puis vous assurer qu'il ne l'est pas. Je suis donc fâché de répondre d'avance à ces infortunés que, jusqu'au jour où on les libérera, ils n'auront qu'une alternative: faire mine d'être eux-mêmes des sots ou accepter d'être fouettés. C'est pour eux une excellente préparation à la vie puisque, comme le disait l'autre jour à souper le comte de R...: «Le secret de la réussite consiste à accepter de se faire apprendre des choses qu'on sait par des gens qui les ignorent.»

Je ne vous transmets pas comme à l'accoutumée les compliments de mon maître, puisque je vous écris à son insu, mais sachez au moins qu'il parlait encore de vous à l'instant et que vous rougiriez si je répétais les éloges que j'ai entendus.

Jean-Louis Wagnière, secrétaire de monsieur de Voltaire, gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi