Charles
écrit à

   


Victoria R.I.

     
   

Madame-tout-le-monde

   

Bonsoir Madame,

J'avoue que je n'ai jamais adressé une quelconque missive à une quelconque reine! Je suppose qu'il doit exister un protocole, des règles grammaticales appropriées et autres formules de politesse. Cependant, plutôt que de faire semblant avec ce que j'ignore, et de surcroît de mal faire, je préfère vous parler le plus simplement du monde. Croyez-moi, cela ne traduit en aucun cas un quelconque manque de respect de ma part. Bien au contraire! Qui plus est, et je vous devine suffisamment intelligente pour en avoir pleinement conscience, vous recevez inéluctablement des missives rédigées en bonne et due forme, mais qui derrière leurs belles phrases manquent de gratuité et de sincérité.

Bref, passons. Ma question sera simple. Pour le commun des mortels, être roi, être reine, apparaît comme une apothéose, un aboutissement, le summum du bonheur! Une existence où l'on ne manque de rien, où l'on possède tout ce que l'on désire! Idée caduque, non (ceci n'est pas encore la question!)? Mais face à toutes ces responsabilités, ces devoirs, ces obligations, ne rêvez-vous pas, en certaines circonstances, à la vie de Madame-Tout-Le-Monde? (c'est la question!) Une vie simple, dénuée de toute contrainte qui, je suppose, peuvent parasiter une existence! Je vais me permettre une comparaison: ne désirez-vous pas, par moment, une soirée en robe de chambre, au coin du feu, délassée, relaxée, plutôt que tout un cérémonial que l'on peut deviner lourd, usant... En d'autres termes, la vie d'une reine n'est-elle pas uniquement une cage dorée?

Vous remerciant à l'avance du temps que vous accorderez à ma missive, je vous adresse mes salutations les plus respectueuses,

Charles


Monsieur,

Je vous remercie tout d'abord pour votre lettre ainsi que pour l'intérêt que vous me portez. Sachez cependant que je ne considère pas qu'être reine soit le «summum du bonheur» comme vous le pensez. Être souveraine s'accompagne avant tout de devoirs. Je me dois de servir mon peuple et de privilégier son intérêt, quoiqu'il puisse m'en coûter personnellement. Une reine doit avoir l'esprit de sacrifice pour le bien-être de ses sujets. Et cela n'est pas ma conception du bonheur absolu.

Détrompez-vous si vous pensez que je suis perpétuellement dans mes dossiers. Comme tout le monde, j'ai une vie de famille et après ma journée de travail, que je consacre à mon peuple, c'est à mes proches que je consacre mes soirées. Mes enfants sont très importants pour moi et j'ai toujours aimé les moments que j'ai passés avec eux ainsi qu'avec mon bien-aimé et regretté Albert. En privé il n'y avait plus aucun cérémonial mais une grande simplicité. Sans les valeurs de mon époux, peut-être que les choses auraient été différentes, car Albert avait un sens profond de la famille. Il était plus attentif au bien-être de nos enfants que je ne le fus. Sachez cependant que j'aime mes enfants de tout mon cœur et que la perte de ma chère Alice, en 1878, ainsi que celle de Léopold en 1884 m'a profondément affligée. Voir partir ses enfants avant soi est une profonde souffrance.

Je vous passe le bonjour,

Victoria, R.I.