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Bonsoir Madame,
J'avoue que je n'ai jamais adressé une quelconque missive
à une quelconque reine! Je suppose qu'il doit exister un
protocole, des règles grammaticales appropriées et autres
formules de politesse. Cependant, plutôt que de faire semblant
avec ce que j'ignore, et de surcroît de mal faire, je
préfère vous parler le plus simplement du monde.
Croyez-moi, cela ne traduit en aucun cas un quelconque manque de
respect de ma part. Bien au contraire! Qui plus est, et je vous devine
suffisamment intelligente pour en avoir pleinement conscience, vous
recevez inéluctablement des missives rédigées en
bonne et due forme, mais qui derrière leurs belles phrases
manquent de gratuité et de sincérité.
Bref, passons. Ma question sera simple. Pour le commun des mortels,
être roi, être reine, apparaît comme une
apothéose, un aboutissement, le summum du bonheur! Une existence
où l'on ne manque de rien, où l'on possède tout ce
que l'on désire! Idée caduque, non (ceci n'est pas encore
la question!)? Mais face à toutes ces responsabilités,
ces devoirs, ces obligations, ne rêvez-vous pas, en certaines
circonstances, à la vie de Madame-Tout-Le-Monde? (c'est la
question!) Une vie simple, dénuée de toute contrainte
qui, je suppose, peuvent parasiter une existence! Je vais me permettre
une comparaison: ne désirez-vous pas, par moment, une
soirée en robe de chambre, au coin du feu,
délassée, relaxée, plutôt que tout un
cérémonial que l'on peut deviner lourd, usant... En
d'autres termes, la vie d'une reine n'est-elle pas uniquement une cage
dorée?
Vous remerciant à l'avance du temps que vous accorderez à
ma missive, je vous adresse mes salutations les plus respectueuses,
Charles
Monsieur,
Je vous remercie tout d'abord pour votre lettre ainsi que pour
l'intérêt que vous me portez. Sachez cependant que je ne
considère pas qu'être reine soit le «summum du
bonheur» comme vous le pensez. Être souveraine s'accompagne
avant tout de devoirs. Je me dois de servir mon peuple et de
privilégier son intérêt, quoiqu'il puisse m'en
coûter personnellement. Une reine doit avoir l'esprit de
sacrifice pour le bien-être de ses sujets. Et cela n'est pas ma
conception du bonheur absolu.
Détrompez-vous si vous pensez que je suis perpétuellement
dans mes dossiers. Comme tout le monde, j'ai une vie de famille et
après ma journée de travail, que je consacre à mon
peuple, c'est à mes proches que je consacre mes soirées.
Mes enfants sont très importants pour moi et j'ai toujours
aimé les moments que j'ai passés avec eux ainsi qu'avec
mon bien-aimé et regretté Albert. En privé il n'y
avait plus aucun cérémonial mais une grande
simplicité. Sans les valeurs de mon époux,
peut-être que les choses auraient été
différentes, car Albert avait un sens profond de la famille. Il
était plus attentif au bien-être de nos enfants que je ne
le fus. Sachez cependant que j'aime mes enfants de tout mon cœur et que
la perte de ma chère Alice, en 1878, ainsi que celle de
Léopold en 1884 m'a profondément affligée. Voir
partir ses enfants avant soi est une profonde souffrance.
Je vous passe le bonjour,
Victoria, R.I.
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