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Votre Majesté,
Je sais que l'on ne peut jamais refaire l'histoire, mais on peut tenter
de la réécrire. Ainsi, j'aimerais bien que Votre Majesté, maintenant
bien au fait des horreurs et des bouleversements amenés par la Première
Grande Guerre, daigne prendre quelques minutes de son éternelle
béatitude pour commenter ces événements et, surtout, pour reconsidérer
des gestes qu'elle aurait pu accomplir vers la fin de son règne, gestes
qui auraient pu changer le cours de l'histoire et, peut-être, éviter à
l'humanité les désastres que l'on sait.
Mes hommages, Votre Majesté
Winston Churchill
Monsieur,
On Nous dit que tout commencera par l'assassinat de l'héritier de Notre
cousin, Sa Majesté Impériale et Apostolique, François-Joseph, par la
grâce de Dieu, empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême; roi de
Dalmatie, Croatie-Slavonie, Galicie-Lodomérie et Illyrie; roi de
Jérusalem; archiduc d'Autriche; grand-duc de Toscane et de Cracovie, duc
de Lorraine, Salzbourg, Styrie, Carinthie, Carniole et Bucovine;
grand-prince de Transylvanie; margrave de Moravie; duc de la haute et de
la basse Silésie, Modène, Parme, Plaisance et Guastalla, Auschwitz,
Zator, Teschen, Frioul, Raguse (Dubrovnik) et Zara (Zadar); comte-prince
d'Habsbourg, Tyrol, Kyburg, Gorizia et Gradisca; prince de Trent
(Trento) et Brixen (Bressanone); margrave de Haute et Basse-Lusace et
Istrie; comte d'Hohenems, Feldkirch, Bregenz, Sonnenberg; seigneur de
Trieste, Cattaro (Kotor) et des Wendes; grand-voïvode de Voïvodine de
Serbie, etc.
Un tel événement, l'assassinat de François-Joseph, ne pourra que
provoquer la pire des horreurs dans un siècle qui en connaîtra sans
doute beaucoup d'autres. Puisse le Ciel Nous rappeler à Notre Sauveur et
à Notre époux bien-aimé le plus tôt possible!
Mais pour répondre à votre question, il Nous semble qu'une puissante
force militaire aux ordres du bien pourrait, comme la force
constabulaire des pays civilisés, intervenir à temps pour séparer les
belligérants. Le Royaume-Uni pourrait y jouer un grand rôle.
Malheureusement, trop de Nos hommes politiques préfèrent s'isoler
splendidement et regarder les continentaux se déchirer.
Napoléon a été une menace grave. Nous avons bien peur qu'un monstre pire
que monsieur Bonaparte n'apparaisse en Europe avant la fin du XXIe
siècle.
Votre bienveillante Souveraine,
Victoria R.I.
Votre Majesté,
J'ignorais que votre cousin portait autant de titres de noblesse. Sans
vouloir vous offenser, il me vient à penser que, si votre cousin avait
cédé quelques-unes de ses nombreuses distinctions à son malheureux
neveu, avec évidemment toutes les médailles, écussons et brandebourgs
qui les accompagnent, ce dernier aurait bénéficié d'un excellent
bouclier pare-balles qui aurait pu lui sauver la vie à Sarajevo et...
peut-être, changer le cours de l'Histoire. Il y a de ces ironies qui ne
se produisent pas au moment opportun, n'est-ce pas?
Je me permets aussi de penser que, si votre archiduc de cousin et son
voisin Guillaume le Boche avaient été plus souvent invités à prendre le
thé et les cakes au palais de Buckingham, ils auraient entretenu de
meilleurs sentiments et auraient même pu tomber sous le charme durable
et apaisant d'une des nombreuses et douces princesses de la cour
d'Albion.
Vos propos font allusion implicitement à la chance que nous,
Britanniques, avons de vivre sur une île. Cela nous a préservés pendant
des siècles des affronts d'une invasion directe par des peuples
«barbares». Mais pouvions-nous savoir que l'aviation allemande viendrait
bien près de nous asséner un coup fatal, n'eût été de la détermination
de nos jeunes aviateurs et... de moi-même... un peu. Au fait, je brûle
de savoir si Votre Majesté a déjà osé quitter le plancher des vaches à
bord d'un engin volant quelconque? Mais peut-être Votre Majesté
n'avait-elle pas besoin de cet artifice pour s’élever au-dessus de ses
loyaux sujets! Quoique... vos sujets n'en auraient été que plus édifiés
s'ils avaient pu admirer leur souveraine les passer en revue à bord
d'une splendide montgolfière.
Je suis rempli d'aise à propos de votre suggestion d'une force
constabulaire, britannique de surcroît, pour faire régner la paix et je
suis soulagé que vous ayez employé le mot bien avec un «b» minuscule.
Cela permet de conserver une certaine perspective et ainsi d'éviter les
regrettables dérives de plusieurs de nos contemporains (Staline, Hitler,
Arafat, Sharon, Bush et combien d'autres «Élus»). N'est-il pas curieux
qu'aucune femme ne figure à ce sombre palmarès? Mais peut-être, les
femmes politiques et les souveraines usaient-elles de stratagèmes plus
subtils pour parvenir à leurs fins. Ne pensez-vous pas?
J'ai eu l'honneur d'être probablement le dernier Premier ministre de ce
qu'il reste de l'Empire britannique. Mais n'eût été de notre
détermination et de notre courage lors de la Seconde Guerre mondiale,
j'aurais bien pu être le dernier Premier ministre de l'Angleterre et du
Royaume-Uni. Quand je pense que notre bien-aimé empire a vécu ses plus
beaux jours sous votre règne, et ses pires jours sous ma gouverne. J'en
ai pleuré des larmes de sang et de sueur. Heureusement que de bons vieux
scotchs m'ont soutenu à travers cette épreuve! Et j'oubliais ma divine
Clémentine!
Enfin, trêve de nostalgie, permettez-moi d'aller m'allumer un bon gros
havane et de souhaiter une bonne nuit à Votre Majesté.
Mes hommages, votre Majesté,
Winston
Monsieur,
Sa Majesté m'a demandé d'accuser bonne réception de votre dernière
lettre. Elle n'en a sans doute pas compris la teneur, ce que je me
permets d'écrire sauf Son respect, car votre propos me paraît quelque
peu... fumeux. Serait-ce le havane?
En tant que petit-fils du duc de Marlborough, vous devriez apprendre à
tenir votre rang.
Bien à vous,
Gladys Button-Hole
Dame de cérémonie de Sa Majesté tous les vendredis (et les lundis quand
il le faut!) |