Peter Pan
écrit à

Boris Vian
| Bonsoir, Monsieur Boris Vian. Un snob de mes amis a fait preuve d'un rare (chez lui) discernement en me dirigeant vers «L'arrache-cœur» et «L'herbe rouge», ce dernier ouvrage me touchant directement au second mot de ce premier, si l'on peut dire. J'ai grandement apprécié vos délicieuses digressions, sautes d'humour, du verbe et du sens, le type de divergences salutaires que je ne peux m'empêcher d'inclure dans mes conversations avec le susdit ami par exemple, sans votre légèreté ni votre art, nul besoin de le préciser au lu de ce qui précède et de ce qui suit. Je n'ai pu m'empêcher -et ici commence l'interprétation abusive et inévitable de votre œuvre dans le sens de mes obsessions personnelles- de me demander si cette admirable énergie de, euh, non-restriction ne reflétait pas une certaine crainte de se trop spécialiser, de se cantonner à un rôle, une vision de la réalité, ce qui impliquerait d'abandonner toutes les autres, c'est-à-dire de se fermer à de nombreux possibles. C'est peut-être aussi un moyen de tenir l'ennui à distance (et le lecteur en haleine), ou une sorte d'honnêteté intellectuelle à ne pas se complaire dans la narration de ce dont on a déjà une idée assez précise? (il faudrait alors aller plus loin pour éviter paresse, fatuité et surtout stagnation.) Mais je m'égare: si le livre m'a été recommandé c'est surtout pour le personnage de Wolf, sur qui vont maintenant se concentrer mes vains efforts de clarté. Il dit: «J'ai toujours prétendu pouvoir me mettre objectivement dans la situation de tout ce qui me fut antagoniste [...] la conception correspondante ne pouvait qu'équilibrer la mienne pour qui n'avait aucune raison subjective d'en préférer l'une ou l'autre.» Il a l'air de se revendiquer indéfini, entièrement relatif (ou presque), il peut être n'importe qui, adopter de nombreux comportements sans se sentir plus légitime ou vrai dans l'un d'entre eux... J'ai ce genre de problèmes! Bon, c'est exagéré, bien sûr. Wolf hait «l'usure», est-ce lié? Est-ce qu'il entend par usure autre chose que l'épuisement émotionnel? Ce pourrait être le fait de s'engager sur une certaine voie, une certaine manière d'être, à la manière d'un postulat en mathématiques (c'est-à-dire sans pouvoir ni même chercher à vérifier la vérité de ce principe de départ) mais d'être incapable, une fois le postulat posé ou le chemin choisi, de «revenir en arrière» et d'être à nouveau conscient de toutes les possibilités qui s'offraient à nous... Le fait que le postulat ne soit pas «vrai dans l'absolu» mais «posé comme vrai» parce qu'on en avait besoin, que ce soit pour faire des mathématiques ou évoluer dans sa tête, implique que toutes les constructions ultérieures sont éminemment relatives. Ce serait à cause de cette relativité générale (perçue ou pressentie parce qu'il a longtemps refusé de «choisir», justement, qu'il a tenté de laisser les possibles ouverts devant lui) que Wolf peut se mettre à la place de n'importe qui, postuler n'importe quoi comme vrai sans en être plus convaincu que d'une autre idée... (c'est aussi et peut-être surtout Jacquemort avec son «Je n'ai aucune raison de faire une chose plutôt qu'une autre»); certes je force le trait, et je crains d'être très peu claire, mais voyez-vous un quelconque rapport entre le ci-dessus et le bouquin? Si oui, faites-le moi savoir s'il vous plaît, je suis assez désespérée sur cette question! J'aurais d'autres remarques sur Wolf et autres mais ça doit déjà être assez pénible à lire donc je m'en tiendrai là pour aujourd'hui. Précision subsidiaire, j'ai dix-huit ans et attaque du pied rétif une année de maths sup. (classe prépa), avec pour objectif théorique des concours d'ingénieur donc. Avec tout mon respect (pour avoir lu jusque-là, entre autres) et mon intérêt, Peter Pan (oui, aussi) Chère Peter Pan, Heureusement que vous craignez d'être «assez peu claire»! Il y a des progrès à faire de ce côté-là si vous aspirez à la fonction d'ingénieur (si tel est votre souhait)! Vous savez quoi? Vous devriez poser votre stylo de temps en temps (ou votre clavier, comme dirait monsieur Dumontais). Accordez-vous parfois la permission de poser la tête dans vos mains et de rêver. Laissez vos pensées vagabonder et cessez de vous poser autant de questions! On dirait que vous avez un devoir sur «L'Herbe rouge» à rendre pour demain ou que vous avez Hugues Panassié à vos trousses! D'accord, c'est vrai: moi aussi je cours après le temps. Mais posez-vous donc des questions plus... linéaires, moins circulaires; c'est plus constructif! Enfin, moi, ce que j'en dis... Effectivement, ma boulimie de «non-restriction» est due entre autres à mon souhait de ne pas insister sur l'évidence. Je considère les lecteurs comme des êtres pensants, pas comme des oies qu'on gave! Et les êtres pensants ont une faculté d'imagination susceptible de nourrir un roman, de combler les espaces vides. Il y a surtout le temps qui me court après. Je suis malade depuis longtemps, et je crois au fond, même si je n'aime pas me l'avouer, que ma vie sera brève. J'ai toujours ressenti ce désir de vivre le plus intensément possible ce qui m'intéresse et me fait plaisir. Je me suis même permis il y a quelques années de mettre fin à ma fonction d'ingénieur et de vivre de ma plume. J'ai donc écrit un opéra, des scénarios de films, je me suis intéressé de près à la science-fiction... Ce n'est pas en restant à l'Office du papier que j'aurais pu explorer tous ces domaines d'aussi près! Effectivement j'ai toujours détesté l'usure, ce qui rejoint ma fougueuse absence de spécialisation! Pour moi, on est usé quand on limite trop notre champ des possibles. Malheureusement, dans ce domaine, on n'atteint jamais la perfection -à moins d'être mort, puisque rien n'est plus parfait qu'un cadavre! Mais je ne pense pas qu'il faille pousser le jeu au point d'adopter tous les comportements possibles; on finirait par se perdre dans ce labyrinthe et ne plus savoir vraiment qui on est... C'est un petit jeu dangereux! Pour finir, attention à ne pas confondre un personnage avec son auteur. Certes, Wolf m'a permis de régler des comptes avec ma vie personnelle, mais de là à avoir écrit une autobiographie... Wolf ne m'appartient pas; il vous appartient à vous, et à ceux qui lisent «L'Herbe rouge». Je ne sais pas si je vous ai été d'un grand secours mais il me semble que, si vous cherchez qui vous êtes, vous prenez une voie, heu... un peu alambiquée! Je vous souhaite de vous (re)trouver, Boris Vian |