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Florence
écrit à
Boris Vian
Boris Vian

Vous et la politique


    Bonjour monsieur Vian,

C'est grâce à une amie que j'ai eu la chance de m'intéresser à votre parcours. Je vous tire mon chapeau, Monsieur, et je salue la liberté qui coule dans vos veines et qui vous a permis de vous exprimer dans de multiples domaines artistiques et littéraires.

Aux écrivains, je pose toujours cette éternelle question: quelle est l'oeuvre, parmi toutes les vôtres, qui vous ressemble le plus et dont vous êtes le plus fier? Si je vous interroge à ce sujet, c'est
parce que le fait de le savoir va m'aider à vous connaître et à vous sonder. En résumé donc, quel est l'écrit après lequel vous auriez pu mourir sans regret?

Je suis moi-même une poétesse, et il m'est arrivé d'avoir écrit une prose avec ce sentiment étrange qu'il n'y aurait désormais plus rien à dire, et que mon être avait enfin pu se transposer en
elle. Me comprenez-vous?

Je vais me permettre une dernière question, car je ne veux pas abuser de votre temps. Que pensez-vous du communisme et comment voyez-vous ses adeptes? Ils sont nombreux, je crois,
à votre époque!

Recevez, monsieur Vian, l'expression de mon plus profond respect.

Florence


Chère Florence,

Merci de vous être intéressée à ma vie et mes écrits. Je ne sais pas si je mourrai avec cette impression de satisfaction que l'on ressent après avoir écrit une oeuvre que l'on trouverait parfaite, ou dans laquelle j'aurais l'impression d'avoir tout dit. Mourir maintenant comme auteur «maudit» serait formidable si je croyais en la littérature, mais ce n'est pas le cas.

Pour moi, la musique est plus importante que les textes, et comme je ne suis pas Louis Armstrong, et que je ne peux plus jouer... Mais je trouve formidable que vous soyez poétesse et que vous ayez choisi d'écrire. Si cela ne vous dérange pas, je serais heureux de lire quelques-uns de vos poèmes.

Pour tenter de répondre à votre première question, l'oeuvre dans laquelle j'ai mis le plus de moi-même est certainement «L'Herbe rouge». C'est d'ailleurs parmi mes romans celui qui parle le plus de moi. J'y règle mes comptes, en somme. La fameuse machine qui sert à me faire revivre mon passé, mes angoisses... Franchement, je n'allais pas bien quand j'ai écrit ce roman. J'avais des idées noires, de gros ennuis et j'étais en train de me séparer de ma femme. Ce roman-là n'a pas été compris -comme les autres!

Votre deuxième question est amusante; c'est la première fois qu'on me la pose! Vous semblez vouloir dire que le communisme est passé de mode à votre époque. Ma foi, je n'en pense pas grand'chose. J'ai horreur de la politique -mais j'admire beaucoup ceux qui combattent vraiment pour leur foi, que ce soit pour un dieu ou pour un idéal. C'est pour cette raison que j'ai écrit une chanson qui s'appelle «Le politique». Je ne sais pas si elle est très connue: j'ai écrit tant de chansons et celle-ci n'est pas à proprement parler une chanson comique... Peut-être que votre amie pourra vous en parler si vous lui posez la question. J'ai connu pas mal d'anciens résistants qui étaient communistes, d'autres qui ne
l'étaient pas, et je leur voue un respect d'autant plus important que je n'ai jamais fait de politique. Maintenant, pour moi, le communisme, c'est un peu comme une religion -je n'y crois pas! Et comme vous le soulignez si bien au début de votre lettre, j'ai un très grand amour de la liberté...


Voilà, Florence, j'espère que mes réponses à vos questions vous ont convenu.

Au plaisir de vous lire encore si vous le souhaitez,

Boris Vian


Bonjour monsieur Vian,

Un grand merci pour votre réponse.

Je vais m'intéresser de plus près à votre œuvre L'herbe rouge. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais on écrit beaucoup plus facilement quand on va moins bien... Quand tout va pour le mieux, c'est étrange, mais je ne penserais même pas à écrire! Ce n'est que lorsque l'âme est torturée d'une manière ou d'une autre, que l’on éprouve le besoin de cracher les mots, de les expulser de soi, en vue d’une possible guérison miraculeuse…

Moi aussi j’admire les gens qui se battent pour leurs convictions, leur foi. Cela devient tellement rare de nos jours, vous savez. Il n’y a plus aucune morale, plus de respect. C’est la maxime «chacun pour soi, Dieu pour tous» qui est aux commandes, et encore... Je suis loin d’être meilleure que les autres. La seule chose qui me différencie peut-être, c’est que j’essaie toujours d’être honnête envers les autres, et envers moi-même. Je ne vais pas ignorer ce qui ne va pas en moi, je ne le nierai pas non plus.

C’est avec bonheur que j’accède à votre demande de vous faire lire deux de mes poèmes.

Dans mes veines

Ce sang qui bat dans mes veines
Coule et se brise à ta pensée
Les battements de mon cœur s’interrompent
On entend au loin une douce louange

Je cours à perdre haleine après tes silences
Et pour ne jamais oublier mon credo
Je garde en mémoire le chant de ta souffrance
Où se mélange le chant des oiseaux

Ce sang qui coule rouge et noir à la fois
Me rappelle toutes ces promesses
Que je faisais aux autres et à moi-même
De peur que plus personne ne m’aime
 
Ce poème inachevé m’interpelle
Un caillot de sang s’y est formé
C’est dans son écriture, étrange rituel
Que j’y retrouve ma sérénité

J’écris, j’écris comme pour donner ma vie
Je meurs, je meurs comme pour la sauver
Il ne suffit pas de clamer ses envies
Mais de se battre pour les concrétiser
 
Ce poème n’aura plus de fin
Car son achèvement se trouve en moi
Il suivra le même destin
Celui de laisser la trace de mes pas


Florence Saillen, 29.7.2005 et 10.12.2006

Et en voici un autre en forme de prose.

Je marche

D’un bon pas j’entame ma longue marche
À travers champs et campagnes
Au fond de moi s’élabore un chant nouveau
Édifiant d’espoirs
Je marche… je marcherai sans retourner la tête
Les yeux vers l’objectif à atteindre
Le but final
Même si mes pieds étaient en sang, meurtris
Je ne ralentirais pas
Je n’hésiterais pas
Je les écraserais plus encore pour éviter
De devoir régresser
Reculer
Ou pire encore, tourner en rond
Je marcherai, le buste offert à la face du vent
Pour ainsi voir mon destin en face
Et le défier
Marcher brise le cercle de mes pensées noires
Qui se forment lorsqu’on leur en laisse le temps
Marcher, c’est oublier pour un moment
La réalité de nos destinées
L’importance du temps qui passe
Et ses conséquences sur nos vies
Marcher….
Les larmes n’ont pas le temps de se former
Que la bise déjà les emporte
Je porte la main à mon front
Et malgré les courbatures
Je vois le chemin parcouru
Et les kilomètres derrière moi
…Toutes ces souffrances qu’ils symbolisent…
Tous ces non-dits…
Consciemment j’augmente la vitesse de mon pas
Afin de les semer en route
Marcher…
J’aime cette symbiose avec Dame Nature
Son calme m’est transmis, dans ce silence que je recherche
Seul l’écho de mes pensées l’interrompt
Sans gravité, car l’écho, par lui-même se meurt
Et enfin me laisse seule,
Dans la réflexion…
Je marche….
 
Florence Saillen, 02.02.05


Je vous souhaite une bonne lecture, et vous envoie toutes mes amitiés…

Au plaisir!

Florence

Chère Mademoiselle Florence,

Me voici très touché par vos poèmes. C'est drôle: d'habitude je n'aime pas tellement qu'on me demande mon avis sur un texte que l'on a écrit, mais sur Dialogus, c'est tout différent! "Dans mes veines" est rythmiquement très intéressant; on entendrait presque le coeur battre! Vous osez affronter une liberté formelle, ce que j'admire beaucoup chez un poète. Croyez-moi, c'est tellement plus rassurant de se laisser enfermer dans une contrainte! J'apprécie beaucoup ce jeu-là, j'ai fait des bouts-rimés pendant une grande partie de mon enfance et de mon adolescence; j'ai écrit "Cent sonnets", aussi. Mais c'était essentiellement un jeu. La contrainte formelle donne la possibilité de se cacher, et vous, vous vous livrez complètement. Je préfère.

Vous me parlez de la souffrance comme moyen d'écrire mieux. Je ne partage pas cette opinion. Je ne sais pas si j'écris mieux quand ça ne va pas fort. Tout ce que je sais, c'est que, les moments difficiles, je m'en serais bien passé! En revanche, oui, j'éprouve souvent le besoin d'écrire quand ça va mal, mais d'écrire pour moi. J'ai des carnets intimes. J'ai aussi écrit des poèmes. Je ne compte pas les publier, c'est pour moi que j'écris. On m'a tellement demandé de fermer ma gueule, qu'est-ce que vous voulez, il faut bien trouver un endroit où je puisse l'ouvrir!

Je trouve très courageux de votre part votre volonté de vous regarder dans la glace. Je ne connais votre époque que de loin, mais je ne suis pas sûr que, pour les choses essentielles, elle ait tellement changé par rapport à la mienne! Cette idée de valeurs perdues se retrouve beaucoup en 1959, vous savez! Et aussi, dans les années 1920. Depuis mon enfance, j'entends ça tous les jours... Il me semble tout simplement que bien peu sont ceux qui s'affrontent eux-mêmes. C'est un engagement à se prendre des baffes, de dire la vérité et de se regarder en face! C'est vraiment une preuve de courage, et j'apprécie infiniment ceux qui font ce choix. On peut toujours se tromper, bien sûr! Mais c'est tellement plus facile de ne jamais faire d'erreurs quand on n'a pas de convictions!

J'ai une question à vous poser concernant votre époque. Je voudrais savoir si un poète peut vivre de son art. Un poète... ou un critique, un écrivain... Je n'ai pas l'impression que l'écrit soit plus valorisé à votre époque qu'à la mienne, mais j'aimerais avoir votre point de vue là-dessus.

Je vous remercie infiniment de m'avoir fait la confiance de me donner à lire vos poèmes, et je vous souhaite de poursuivre dans cette voie.

Bien amicalement,

Boris Vian
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