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Julie
écrit à
Boris Vian
Boris Vian

«Un homme aime une femme, elle tombe malade, elle meurt»


    Bonjour,

J'ai adoré votre roman. Il est trop bon mais la fin m'a déçue je la trouve absurde. J'ai remarqué que vous avez montré votre antimilitarisme et je trouve cela bien. En fait, «L'écume des Jours» est un roman fantastique, car je trouve étrange qu'à partir du moment où Chloé tombe malade, tout se dégrade!

J'aurais aimé vous poser une question: vous vouliez écrire un livre dont le sujet ne tienne que sur une seule ligne: «Un homme aime une femme, elle tombe malade, elle meurt». Dans quelle mesure avez-vous atteint cet objectif? Cette définition vous semble-t-elle suffisante pour rendre compte de ce roman?

Julie


Chère Mamzelle Julie,

C'est honteusement que je comparais devant vous. En effet, votre message m'a été adressé en même temps que toute une série, à une période où j'étais particulièrement débordé,
et comme votre lettre était la première à me parvenir, elle s'est retrouvée, un peu vite, au-dessous de la pile! Je vous en fais mes plus humbles excuses.


Je suis très intéressé par votre avis sur la fin de «L'Écume des jours». Pourriez-vous m'expliquer en quoi vous la trouvez absurde? Peut-être la trouvez-vous très triste, et je
vous approuve! Mettez-vous à la place d'un homme qui vit avec une femme une forme d'amour idéal. Elle tombe malade, il fait tout ce qu'il peut pour la sauver mais son sacrifice ne
mène à rien puisqu'elle est incurable et meurt. Que voulez-vous qu'il fasse? Il s'interroge sur l'absurdité de la vie, et c'est pourquoi Colin demande des comptes à Jésus. J'ai choisi de
taire ce que Colin allait choisir de faire; au lecteur de se faire sa petite idée!  C'est la petite souris qui réagit à sa place: elle se suicide! Mais à mon époque, ce sont toujours, dit-on,
les femmes qui prennent les décisions importantes!


Vous savez, quand j'ai écrit «L'Écume des jours», j'étais un jeune homme très désireux de vivre toutes les expériences créatrices possibles. Une vraie frénésie qui ne s'est jamais
effacée. Peut-être parce que j'ai toujours senti, sans vraiment le comprendre, que le temps m'était compté; je suis malade du coeur depuis l'âge de quinze ans. J'ai été pour ainsi
dire mis au monde pour être ingénieur, et je pensais bien que je ne vivrais pas de mes romans. Un ingénieur qui écrit, c'est généralement quelqu'un qui utilise des formules
très lapidaires... Parce que le thème de départ «un homme aime une femme, elle tombe malade, elle meurt», ce n'est pas très original en littérature! Il y en a des wagons, des
romans répondant à cette thématique-là! J'ai voulu écrire quelque chose de simple, d'épuré, sans fioritures. Il n'y a pas plus simple que mes
personnages, qui n'ont d'ailleurs pas de
passé et s'en... passent, si je puis dire, fort bien! Donc je vous dirais que j'ai parfaiment rempli mon objectif.


Quant à savoir si cette simple phrase suffit à décrire ce roman... Je crois que c'est à vous de me le dire! «L'Écume des jours» ne m'appartient plus; il appartient à ses lecteurs!

Bien à vous,

Boris Vian
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