Loan
écrit à

Boris Vian
| Cher monsieur, Je vous ai connu grâce au roman «L’Arrache-cœur» et grâce à la chanson «Le Déserteur». Je me suis renseigné sur votre vie et ce qui m’a marqué, ce sont tous les problèmes que vous avez rencontrés. Votre vie n’a pas été facile, vous avez quitté votre femme et le fisc s’est acharné à vous faire payer des impôts impayés. Vous avez vécu difficilement de traductions et vous avez eu des problèmes de santé, mais, grâce à votre esprit fécond, vous vous en êtes sorti. J’aimerais savoir quelle force vous a permis de sortir de tous ces problèmes. La réponse à cette question m’intéresse car j’aimerais savoir comment on fait pour s’en sortir dans la vie quand on a beaucoup de problèmes. Je vous remercie de bien vouloir consacrer un peu de temps à répondre à mes interrogations. Respectueusement, Loan (élève de quatrième du collège Michelet à Saint-Ouen - projet scolaire) Bonjour Loan, Vous n'imaginez pas à quel point c'est émouvant pour un écrivain d'avoir la preuve vivante -si je puis dire- qu'il est étudié dans les établissements scolaires et apprécié de ses lecteurs! Votre question me prouve vraiment à quel point nous vivons à des époques différentes. Lorsque je suis né -c'était deux ans après la fin de la Première Guerre Mondiale- il n'était pas rare de voir une mère pleurer en se disant que son fils ferait plus tard de la chair à pâté! J'ai moi-même dû, dès l'âge adulte, répondre à une préoccupation indispensable: nourrir une petite famille avec... rien, ou presque (mon fils Patrick est né en 1942, lorsque ma femme et moi-même avions respectivement vingt-et-un et vingt-deux ans). Et la faim, la faim, c'est terrible! Je me souviens, nous rêvions tout le temps de manger -et surtout du sucre! Tout cela pour vous expliquer à quel point les problèmes sont relatifs! Alors, le fisc, mon divorce... Je ne dis pas que cela a été très facile mais, vous savez, tout le monde traverse des moments difficiles. Ça forge le caractère, vous savez. C'est peut-être ce qui fait de vous un adulte, finalement. Je crois que le plus important est d'assumer la situation dans laquelle on se place. C'est tout de même moi qui, en étant fatigué de la vie de bureau, ai décidé de me débrouiller en vivant de ma plume. J'ai ainsi quitté volontairement une situation matérielle relativement confortable (comme vous semblez bien connaître ma vie, j'ai un diplôme d'ingénieur) pour faire ce qui me plaisait: j'en ai subi les conséquences. Vous évoquez également mes problèmes de santé. Non, je ne m'en suis pas sorti, et je ne pense pas que je m'en sortirai, vous savez! Mais j'aurais pu choisir d'arrêter de jouer plus tôt de la trompinette: chaque souffle dans ma trompette abrégeait mes jours. J'ai mis très longtemps à en tenir compte, à l'accepter. Ce sont mes dernières alertes, terribles, qui m'ont fait ranger mon instrument dans son étui et le donner au fils de mon ami Claude Léon. Mais je préfère vivre, très vite, à fond, ce que j'ai à vivre, plutôt que de vivre en conserve. Il faut en assumer les conséquences! En tant qu'adulte, vous aurez certainement des problèmes à affronter. Mais je ne vous souhaite en aucune façon de vivre une guerre! Bien à vous, et profitez de la vie, Boris Vian |