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Matthieu 
écrit à
Boris Vian
Boris Vian

Travail et passion


    Salut Boris!

Tout d'abord pardonnez-moi mon manque d'originalité mais je suis un de vos grands fans depuis que j'ai lu «J'irai cracher sur vos tombes» quand j'avais seize ans. Après «L'écume des jours», je l'ai relu il y a peu et je l'ai encore adoré. Ça se lit d'une traite, c'est jouissif, ça donne la pêche, en bref, ce livre est un très bon exutoire pour moi.

Je n'ai pas vu l'adaptation cinématographique, mais rien qu'à voir l'affiche, je comprends pourquoi vous étiez contre...

Étant moi-même joueur de trompette dans une fanfare (mais pas une fanfare militaire, plutôt une fanfare funky), j'ai pu apprécier quelques documents filmés de vous en train de jouer, ce qui à chaque fois me plonge dans le style musical de votre époque, super chouette!... Je ne vous cache pas que grâce à internet, on peut aisément trouver toutes sortes de documents, ce qui est fascinant.

J'ai vingt-six ans et parfois je me sens un peu paumé... Je suis forcé de travailler pour gagner ma vie, comme beaucoup de gens, dans un travail de bureau qui ne me passionne pas des masses. Si je m'écoutais, je passerais mon temps à dessiner et à jouer avec ma fanfare, tout en voyageant... Mais ai-je le talent pour survivre comme ça? Pas évident... J'ai bien fait une bande dessinée mais je crois que personne ne voudra jamais l'éditer... Je n'y crois pas moi-même... Quant à changer de boulot pour un qui me passionne plus... pas si facile je peux le dire.

Bref... Je n'ai pas envie de partir de Paris, toutes mes relations sont là, ma vie en somme, mais en 2008 les loyers sont terriblement chers, ce qui me force à garder ce travail qui ressemble de plus en plus à une prison...

Qu'en pensez-vous? Oui, je pense qu'on ne vit qu'une fois et que je devrais faire le grand saut... Mais financièrement c'est «hard». Les gens qui vivent de leurs passions ont bien raison... Mais ce n'est pas le cas de tout le monde. Parfois on se demande si le travail n'est pas une sorte de prison de l'âme...

Je reconnais que je me confie plus dans cette lettre que je ne pose de questions, et si vous le faites, merci de m'avoir lu, je suis curieux de lire votre réponse... J'aurais bien aimé avoir un poteau comme vous avec qui boire un verre, comme le poteau Julo de votre chanson!

Bien à vous.

Matthieu


Monsieur Matthieu,
 
Merci de vos compliments. Votre paragraphe sur «J'irai cracher sur vos tombes» m'intrigue: en quoi sa lecture constitue-t-elle pour vous un exutoire? Vous comprenez que je ne puisse détenir la clef de vos pensées, et je suis très curieux d'avoir l'opinion de ceux qui se sont donné la peine de lire mes textes! C'est que je n'en connais pas beaucoup, en 1959.
 
J'avoue mon ignorance dans certains domaines certainement relatifs à votre époque: pourriez-vous m'expliquer ce qu'est une fanfare funky? Je ne suis pas tout à fait sûr de connaître le sens du substantif bd. S'agit-il d'un comic, ou du moins d'une forme textuelle particulière?
 
Je suis également touché de votre confiance. Je comprends la difficulté du cheminement qui est le vôtre. J'y suis passé aussi, vous savez. Ma peau d'âne, c'était plutôt ma mère qui la voulait; le boulot d'ingénieur ne m'a jamais particulièrement intéressé. J'ai d'ailleurs écrit certains textes comme «L'Automne à Pékin» à l'Office du Papier, c'est dire si mon travail me passionnait! Bon, lorsque j'ai décroché ma peau d'âne, c'était la guerre. Chargé de famille, tout ça. J'ai pas chipoté, mais j'étais à peine plus âgé que vous lorsque je me suis senti prêt à faire autre chose. Je voulais faire de la littérature. Me consacrer à la musique. Je me débrouille pas mal en allemand, je me suis mis à l'anglais sur le tard en partie grâce à ma première femme, Michelle, qui adorait la littérature américaine. Ça m'a permis aussi de faire des traductions. Je ne peux pas dire que ce soit le Pérou, j'ai parfois du mal à joindre les deux bouts mais entre mes traductions, mes chroniques, certains travaux, j'arrive à vivoter. C'est pas mes romans qui me permettent de bouffer. «J'irai cracher sur vos tombes», au début, oui, ça allait, mais depuis que j'ai perdu mon procès, j'ai toujours le fisc au train! Mais les autres, ça, je peux pas dire qu'ils soient achetés ni lus, loin de là! Enfin, tout ça pour vous dire que j'ai connu aussi les hésitations avant de me lancer. Il faut inspirer un bon coup, et...
 
Bon courage!
 
Boris Vian


Monsieur Boris...

Tout d'abord merci pour votre réponse, c'est très chouette...

«J'irai cracher sur vos tombes» est en quelque sorte pour moi un «exutoire» car le héros fait des choses que jamais je n'oserai faire... Comment dire, non pas que j'aie envie d'être un criminel ou de me venger comme il le fait! Mais disons qu'à lire ce récit, on a parfois le sentiment qu'il réalise certains fantasmes communs que personne n'admet avoir. Je pense notamment au début du livre, et aux jeux sexuels auxquels il se livre...

Et puis par la suite, dans la manière dont il utilise ces jeunes femmes riches... jusqu'au dénouement final qui, certes, finit mal pour lui... Jamais je ne ferai une chose pareille, mais c'est assez jouissif de lire ça... comme quelque chose qui défoule tout en sachant que c'est mal... vous me comprenez?

Pour la fanfare «funky»... disons simplement que ce n'est pas une fanfare traditionnelle qui reprend des morceaux classiques. Nous reprenons des morceaux rock des années 90, mais aussi du blues, bref c'est assez moderne comme fanfare, on reprend même du hip-hop, qui est une façon de chanter difficile à expliquer à quelqu'un de votre époque.

Une bd, c'est tout simplement une «bande dessinée», qui est en somme juste l'équivalent européen des comics américains. Nous en avons de toutes sortes en 2008; certaines sont très sérieuses et destinées à un public adulte. Les BD japonaises se font aussi appeler «mangas», et sont très répandues en Europe.

Pour résumer, en 2008, une grosse partie des gens passe sa vie devant un écran d'ordinateur. Ce serait pour vous de la science-fiction, on peut discuter en temps réel avec quelqu'un à l'autre bout de la planète, et même le voir en vidéo en temps réel. On peut acheter tout et n'importe quoi devant son ordinateur sans bouger et se le faire livrer... On peut même faire des rencontres de chez soi devant un écran d'ordinateur... Nous sommes une génération qui, entre la télévision et l'ordinateur, passe le plus clair de son temps devant un écran.

J'ai bien réfléchi à ce que vous m'avez dit... et mon besoin de liberté devrait bientôt me rattraper...

Bien à vous.. à bientôt j'espère?

Matthieu


Bonjour monsieur Matthieu,

Un grand merci pour vos explications. Je suis épaté par la sincérité de votre réponse concernant «J'irai cracher...». Vous n'y mettez aucun tabou! Il me semble que les temps ont changé depuis le moment où je vous écris, mais l'époque à laquelle je vis est drôlement puritaine, vous savez! C'est pour ça que j'ai été condamné, d'ailleurs. Ce bouquin était quand même considéré comme un «outrage aux mœurs»! D'abord parce qu'on l'a trouvé sur les lieux d'un crime apparemment passionnel, donc il incitait forcément au crime, mais aussi à cause de tout ce qui a trait à la sexualité. L'un et l'autre sont-ils si différents, d'ailleurs? Vous n'imaginez pas à quel point on peut bouffer la vie des gens avec ça. Je vous assure que nos surprises-parties étaient... sages, à Ville-d'Avray. Elles l'étaient parfois moins à Saint-Germain-des-Prés; du coup on avait acquis une réputation sulfureuse.

Je suis intrigué par l'essor pris dans les années deux mille par les comics. J'apprécie beaucoup, lire «Mandrake», c'est comme respirer une bouffée d'air frais dans ce monde trop vieux! Les bandes dessinées «sérieuses» le sont-elles vraiment? Je jalouse particulièrement tout ce que vos contemporains ont pu m'écrire sur internet. C'est une invention prodigieuse. L'envers de la médaille, c'est qu'il semble difficile, avec tout ça, de résister à la tentation de passer toute sa vie devant l'écran! Du coup, est-ce qu'on vit la vie comme elle est, ou bien la vie comme l'on voudrait qu'elle soit? En tout cas, je suis désolé de ne pouvoir utiliser vos nouvelles techniques, ni écouter les musiques dont vous me parlez, le «funky» ou le «hip-hop». Le jazz évolue très vite et j'en suis malade de me dire que je ne pourrai pas assister à cette évolution. Mais mon cœur me gêne...

J'espère que le vôtre, de cœur, ne vous joue pas de tours. Profitez-en, vivez comme vous souhaiteriez vivre! On en paie le prix mais au moins on vit libre (du moins, autant que possible)!

Boris Vian
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