W. Torma von B.
écrit à

Boris Vian
| Que la campagne est belle... À moins que ce soit, au loin, une façon de prendre du recul sur l'immense carrière de vous, Boris Vian, aussi nommé tendrement par quelques manuels: le génie. Allons bon, le génie c'est tout comme le surplus de viande hachée, on en veut cinq cents grammes, il y en a toujours un peu plus. Et je ne suis pas surpris de découvrir toujours du plus savoureux vous concernant. Du plus saignant parfois au plus tendre; de l'équarissage au conte de fées. C'est ainsi qu'à la suite d'une chanson, j'ai commencé à vous lire, puis à vous collectionner. Je possède à ce jour toute votre oeuvre en 10/18. Bien que d'allure assez rétro, j'avoue que sur l'étagère, coincé entre Lautréamont et les oeuvres complètes de Madame de la Fayette, ça a sacrément de la gueule. Figurez-vous que j'ai acquis récemment, à prix d'or, une édition originale d'une traduction de Vernon Sullivan par vos soins:«la peau du mort». Sachez que ça ne trompe personne Monsieur! Même pas un étudiant médiocre d'une université pas encore (Dieu merci) privatisée. C'est du vous tout craché, léchouillé, mastiqué, désemparé... Oui désemparé! car j'ai bien vu votre manège. Ce Sullivan sait-il que son spécialiste surréaliste ré-écrit son style? Sait-il que, toute allitération mise à part, vous avez liquidé son insipide récit pour TOUT re-composer? Ça ne trompe pas, monsieur! Vernon Sullivan est de cette race des écrivains à qui l'on donne, non pas un traducteur, mais un véritable nègre pour acquérir une once de génie une fois transposée dans la langue vernaculaire. Mais dites-moi... En fin de compte, Vernon sait-il que Vian fait du Boris avec du Sullivan? Monsieur, bonjour, Merci pour votre courrier. J'avais déjà appris par l'intermédiaire de mes lecteurs de Dialogus qu'on enseignait mes romans en classe; j'apprends grâce à vous que certains manuels me qualifient de génie! Grand bien leur fasse, et s'ils veulent s'étendre sur mon «immense carrière», il leur faut aller à la pêche! Je n'ai pas été beaucoup publié jusqu'à présent, c'est le moins qu'on puisse dire! 10/18, je suppose que c'est un jeu de mots formé par une maison d'édition avec le format d'un livre dit de poche. Et quelle épaisseur ça donne, toute mon oeuvre en 10/18? J'ai l'impression qu'on a sorti des oeuvres de moi qui n'en sont pas. Ainsi, «La peau du mort»... Ou alors peut-être s'agit-il plutôt des «Chiens, le désir et la mort»? Ça doit dater d'il y a dix, douze ans, ça. Sullivan, c'est pas un souvenir que j'apprécie beaucoup, surtout en ce moment. Au risque de vous décevoir, je résumerais ce canular de la manière suivante: ça m'a permis de bouffer! Oui, j'ai bien rigolé en écrivant ces pseudos-traductions, puis le texte «original», et puis j'en ai écrit d'autres -mais le père Sullivan m'en fait toujours baver. Tout ce que les gens en ont retenu, c'est le côté sulfureux, pas le côté «léchouillé» dont vous parlez. Je me bats depuis des mois avec un réalisateur et un scénariste véreux qui font tout, sauf respecter mon texte. Ce film me tue. Je ne sais pas si, comme vous dites, Vernon sait que je fais du Boris avec du Sullivan, mais j'ai la sacrée impression que mes contemporains n'ont pigé ni l'un ni l'autre! Merci à vous de les avoir compris. Amicalement, Boris Vian |