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Julien
écrit à
Boris Vian
Boris Vian

Sartre, absurde et décennies


   

Salutations chaleureuses Monsieur Vian,
 
J'aimerais savoir puisque bien des potins courent encore aujourd'hui à ce sujet –au point qu'on se demande si les gens qui se veulent cultivés ne complotent pas de faire de vous le prochain héros d'Écho-Vedettes– quels sont vos rapports avec Jean-Paul Sartre?
 
Également, il y a un truc que j'aimerais comprendre: plusieurs vous décrivent, si ce n'est comme un précurseur, au moins comme un maître de l'absurde. Or s'il est une oeuvre qui a un sens, c'est pourtant la vôtre, je me trompe?
 
Enfin, j'aimerais que vous me disiez, en moins de temps qu'il ne vous en a fallu pour écrire à Monsieur le Président, ce que vous pensez de votre époque. Parce que, si vous ne pensez pas voir la prochaine décennie, elle, en tout cas, ne pourra pas vous éviter!

un sincère admirateur,
 
Julien


Cher journaliste de France-Dimanche (édition 2006),

Je crois que vous avez parfaitement compris que mes relations avec Jean-Sol Partre n'étaient pas forcément au beau fixe pour des raisons personnelles que je ne souhaite pas développer, ni ici ni ailleurs.

Passer pour un «maître de l'absurde» m'a fait beaucoup sourire, même en 2006... Jugement d'un critique qui devait pondre son papier en vitesse et qui ne m'a pas lu, ou mal... Il semble de bon ton, en 2006, de me placer sur un piédestal. C'est aussi stupide que de me censurer sans m'avoir lu en 1959! Et puis, «maître de l'absurde», ça me rapproche des Surréalistes... Drôle d'idée! J'ai l'impression que vos critiques littéraires ne valent pas mieux à votre époque qu'à la mienne!

Pour répondre à votre dernière question, je n'ai pas d'opinion vraiment tranchée sur mon époque. Au point de vue culturel, je l'apprécie globalement. J'ai la chance incroyable de pouvoir contribuer au développement du jazz et de la science-fiction en France (et à ce propos, mon ami Michel Legrand m'a fait écouter des disques d'une nouvelle musique en vogue aux Zétazunis et qui m'a fait hurler de rire: le rock n'roll). Bon, les critiques littéraires sont des veaux, mais à mon avis 2006 n'a pas dû changer ça... Quant au reste... Mon père a «fait» 14-18; j'en ai eu des échos... La dernière aussi restera longtemps dans les mémoires. Il y en a d'autres en ce moment même... Je ne pense pas que l'être humain puisse fondamentalement changer; il y en aura toujours pour qui la guerre est une bénédiction, et puis tous les autres...

Une chose qui me frappe, c'est le décalage entre le goût de liberté de la jeunesse et les carcans qu'on lui impose (vous savez bien, les unions doivent être bénies par l'église, on ne doit pas faire l'amour en chansons ou dans les romans, et j'en passe...). Il y a des chances pour que ça change un jour. Pour le reste, je ne compte pas là-dessus.

Je suis content que vous mentionniez Le Déserteur. J'en ai eu, des ennuis avec cette chanson! Apparemment, la vérité dérange -et elle dérangera à toutes les époques!

J'espère que 2006 est plus tolérante que 1959...

Amicalement,

Boris Vian

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