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Aline
écrit à
Boris Vian
Boris Vian

Réponse


    Monsieur,

Je viens de lire "Le déserteur" qui m'a beaucoup touchée. Êtes-vous conscient de l'impact que ce texte a eu durant votre époque? Si quelqu'un vous avait écrit en vous faisant part de son mécontentement vis-à-vis de votre texte, qu'auriez-vous pu lui répondre?

À bientôt,

Aline

Madame ou Mademoiselle,

Contrairement à ce que vous m'écrivez, je ne pense pas que mon «Déserteur» ait réellement frappé les populations lorsque je l'ai écrit (je suppose que c'est ce que vous entendez
par «avoir un impact»?). En effet, j'ai été censuré et ma chanson n'a pas pu passer à la radio. On préfère me cantonner à ma réputation d'amuseur... Amuseur, ça veut dire pas
trop sérieux, et quand je lève un lièvre intéressant, comme la vie des Noirs aux États-Unis par exemple, on me censure, on me condame et on me musèle! Mais alors moi, qu'est-ce qui
me reste? J'ai plus que les mots les plus plats. Tous les mots c..., tous les mots laids, j'ai plus que «me», «moi», «le», «la», «les»... Comment voulez-vous que je fasse un poème avec
ces mots-là? Eh ben, tant pis; j'en ferai pas!


Des témoignages de mécontentements sur mon texte, j'en ai tout de même reçu... à mon époque. Y a pas si longtemps. Comme elle ne passait pas à la radio, j'ai repris cette chanson
dans mon spectacle des Trois Baudets, chez Canetti. J'ai été pas mal sifflé. Un soir, un militaire est venu me voir à l'issue du spectacle avec l'intention de me casser la g... Contrairement
à la plupart de ses petits camarades, il a accepté de discuter et tout s'est heureusement bien terminé, mais on a failli en venir aux mains!


Je crois que les arguments que j'emploie à mon époque seraient identiques en 2007. La Grande Guerre a traumatisé tout le monde. Jusqu'à présent on n'avait pas connu
d'instruments aussi sophistiqués pour tuer aussi massivement et aussi...charcutièrement, dirais-je! Certains sont rentrés du front aussi muets que des carpes. Mon père a attendu
la deuxième guerre avant de nous parler de ce qu'il avait vu à la première... Mais ce ne sont jamais que des mots. Il n'a pu nous raconter grand-chose. Ce que les soldats ont vécu, il
n'y a pas de mot pour le raconter, et il y a peu de chances pour que les choses aient changé en bien... La guerre suivante l'a malheureusement prouvé.


Je ne sais pas si c'est simple à comprendre, mais je viens d'une génération où on était sûrs d'y passer un jour ou l'autre, à la guerre, vous savez! L'équipe de Dialogus m'a
récemment expliqué à quel point les choses ont changé en Europe, et tout cela me paraît extraordinaire.


Je vous souhaite de vivre heureuse dans une Europe, dans un monde en paix.
Plus de guerres idiotes, et plus de frontières, le bonheur à part entière...

Boris Vian
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