Retour en page d'accueil de Dialogus

Le Major
écrit à


Boris Vian
Boris Vian

Occupation


    Cher Boris,

Quel plaisir de pouvoir te retrouver après tout ce temps, il est vrai que je suis parti avant toi. J'ai emporté quelques-uns de tes textes puis des amis m'ont ensuite fait écouter tes chansons. Quel talentueux jeune homme tu restes, y compris dans la mort! Finalement tu le sais, je t'aime toujours, même si la virilité de mon personnage m'interdisait de le formuler de mon vivant.

Beaucoup de gens m'ont dit qu'ils regrettaient ton absence d'engagement dans le terrible conflit qui nous a occupé si longtemps. J'ai beau leur dire qu'écouter des disques de jazz sous les bombes est une activité de résistance symbolique, cela les laisse perplexes.

Amitiés,

J.L.



Paris, cité Véron, mars 1959

Salut, vieille branche,

Tiens! Je ne savais pas qu'on pouvait écrire d'outre-tombe! Il doit y avoir des arrangements avec Dialogus que je ne connais pas. Mais, venant de toi, mon vieux, plus rien ne m'étonne et depuis que tu as jeté l'ost à l'eau, j'ai souvent l'impression de te croiser, l'oeil narquois, au coin de la rue...

Du coup, je ne comprends pas très bien ta question. Pourquoi me demandes-tu ce que j'ai fait pendant l'occupation, puisque tu y étais aussi avec moi? On en parlait encore, tous les deux, à la surprise-partie précédant ta mort! Ce que j'ai fait sous l'occupation? Oh, rien que de très banal.

Chronologiquement, je me suis marié, j'ai eu un enfant, j'ai décroché ma peau d'âne et essayé de faire vivre ma famille. J'ai écrit aussi deux ou trois choses, comme des sonnets, les «Contes de fées à l'usage des moyennes personnes», ou encore mon premier roman, «Trouble dans les Andains». J'ai aussi pas mal fait la noce, il est vrai, et tu appréciais particulièrement la cabane que mon père nous avait construite, à mes frères et à moi, dans notre jardin de Ville-d'Avray, pour que nous puissions y danser, si j'ai bonne mémoire! Personne ne se plaignait du bruit et les Allemands nous fichaient une paix royale! J'ai été un imbécile parmi d'autres imbéciles. Je ne me suis pas intéressé à la politique avant la trentaine. Pour moi, la musique, les filles, c'était tellement plus important! Je crois que je suis resté comme un gosse jusqu'à ce que ça aille mal avec mon Bibi -c'est ça- j'ai dû grandir un peu après mon divorce d'avec Michelle...

Si ta virilité t'a empêché de me dire que tu m'aimais, que ma virilité rassure la tienne: j'avais compris! On s'aimait tous les deux comme... des frères! Je ne peux pas croire que tu aies pu éprouver un sentiment plus tendre à mon égard: c'est Monette qui va être contente quand je lui raconterai ça... elle va rire un peu...

Pendant que je te tiens, tu vas pouvoir répondre à la question qui me tarabuste depuis toutes ces années: ce saut par la fenêtre qui a abouti sur le sol, c'était intentionnel ou accidentel?

Que tu sois ou non le Major, je te souhaite des plaisirs majeurs.

Bison



Cher Boris,

Vu mon âge en 40, personne ne se permet de faire la moindre réflexion sur ma conduite!

Surtout que la campagne des Indes comme tu le sais m'avait pas mal déglingué les méninges...

Merci d'avoir apporté ces précisions pour tes éventuels détracteurs, en espérant que ça les calmera.

Pour répondre à ta question je te rappellerai simplement que j'aimais la vie autant que toi et que je n'avais aucune de ces angoisses ou obsessions suicidaires qui alourdissent les belles cervelles littéraires. Si certains veulent me rendre plus «romantique» que je ne l'étais de mon vivant, qu'ils écrivent ce qu'ils veulent, ça ne m'empêchera pas de rester mort et je n'ai plus l'intention de castagner qui que ce soit. Ne doute pas de mon attachement aux choses matérielles du monde et aux plaisirs de la vie, à l'époque n'étions-nous pas tous des existentialistes?

S'agissant de la polémique, tout le monde sait que je n'ai jamais pu sortir par la porte...

Reconnais par ailleurs que ma dernière sortie n'est pas passée inaperçue.

Pour le rendez-vous que tu crois avoir manqué ne t'en tracasse pas, j'étais de toute manière déjà parti et je sais parfaitement ce que c'est que d'avoir des problèmes de voiture.

Crois ce que tu veux sur moi tant que tu es toujours sûr d'être toi-même.

À peut-être, vieux frère.

LE SOL MAJEUR



Salut, ô seul major en sol majeur,

Jamais je n'ai douté de ton amour de la vie! Tu étais parvenu à une étape où tu te posais de sacrées questions -et là-dessus d'ailleurs je t'ai toujours trouvé plus existentialiste que moi. Tu ne nous as pas donné l'habitude de manquer tes départs et tes arrivées par la fenêtre...

Je ne sais pas au juste s'il y a quelque chose après la mort -pour être franc, je ne le pense pas. Mais s'il y a quelque chose, ça me réchauffe le coeur, l'idée que tu puisses m'y attendre! Parole, la mort, c'est que j'y pense, en ce moment!

Salut, vieux frère!

Bison
************************Fin de page************************