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Sara
écrit à
Boris Vian
Boris Vian

Nénuphar


    Très cher monsieur Vian,

Tout d’abord, j’aimerais vous faire part de mon immense admiration pour vous. J’ai lu, de vos écrits, L’Écume des jours, et cette oeuvre m’a énormément plu. Je dois bien reconnaître là votre talent. Comment un autre écrivain aurait-il pu avoir pareille imagination! D’habitude, les grands auteurs possèdent la force de l’âge. Cependant, vous, si mes sources sont bonnes, n’aviez qu’une vingtaine d’années lors de son écriture. C’est pourquoi je vous accorde un total respect pour votre talent. L’image du nénuphar vous est-elle venue subitement ou bien est-ce le fruit d’un travail concis et réfléchi d’un certain temps? Si cela vous était arrivé en un soir, ce serait un véritable don.

Je vous remercie de m’avoir lue et attends votre réponse de pied ferme.

Sincèrement vôtre,

Sara Estelle Minas.

P.-S. Je trouve les personnages Chloé et Colin fascinants!

Très chère mademoiselle Sara Estelle Minas,

Vos compliments me touchent particulièrement. Vous n’imaginez pas à quel point ils me font une sensation bizarre au creux de l’estomac. On conchie mes romans à mon époque et on les encense à la vôtre! Avouez que ça ne peut pas me laisser de marbre…

Si je comprends bien, vous vous étonnez de ma précocité. Mais, mademoiselle, c’est que je n’ai pas le choix, figurez-vous! Je suis malade depuis l’adolescence. Le cœur. Je n’aurai certainement pas le temps d’atteindre «la force de l’âge», comme vous dites! Je l’ai toujours dit à mon Ourson, ma seconde femme, Ursula. Je n’ai pas le choix. Je le sens bien. Le temps… il me court au cul comme une charge de Uhlans. Je veux vivre très vite tout ce que j’ai à vivre. J’ai en permanence des projets en tête. Je travaille où et quand je peux – c’est-à-dire en permanence. Si on trouve que j’ai du talent, tant mieux. Je fais ce que j’aime, je dis ce que j’ai à dire, c’est tout et c’est l’essentiel. C’est ça qu’il faut faire. Je ne crois pas que l’artiste doive se soucier d’un public, mais plutôt de ce qu’il a envie d’exprimer. Il y a trois ans, j’ai frôlé la mort de très près – je l’ai même touchée. L’année dernière aussi…

Pourvu qu’ils me laissent le temps!

Vivez ce que vous avez envie de vivre.

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