Khaled
écrit à

Boris Vian
| Très très cher Boris Vian, ou Boris, D'abord permets-moi de te tutoyer car je me sens très proche de toi, en effet je te connais. Quoique très peu sagement, j'ai appris à te connaître à travers tes ouvrages. Une très tendre amie à moi m'a offert «l'arrache-cœur» pour mes vingt ans (je ne suis qu'un jeune luron). Je l'ai lu, non je l'ai dévoré avec fureur! Mais qu'il était exquis! Son goût n'a d'égal qu'un espadon grillé! Oh! Hé quoi! Après cet ouvrage j'ai enchaîné sur «J'irai cracher sur vos tombes». Non! Ne me dis pas que ce n'est pas de toi, car c'est de toi, et parce que c'est toi et que c'est moi. Je l'ai encore une fois dévoré avec passion et j'ai su faire de cet ouvrage un agréable lieu de délices. Oui j'aime tout ce qui se rapporte à la littérature américaine des années cinquante. J'aime Duke Ellington, j'aime Joplin, j'aime Nina Simone, j'aime Oscar Peterson, j'aime Nat King Cole, j'aime Milt Jackson, j'aime Eroll Garner, j'aime ce que j'aime. Simplement voici ma fatale question: comment sais-tu que les limaces ont un goût d'ananas?! Je suis curieux. Oui, comme pas un. Ah, j'ajouterai à cela (dans ma prochaine correspondance) un portrait que j'ai fait de toi, tu me diras ce que t'en penses depuis l'Enfer ou le Paradis, ça je ne le sais point. Ah! Hé quoi! Sache que t'écrire me comble de bonheur et j'attends ta réponse avec jouissance: tu feras de moi un homme comblé, sinon je mentirais. Khaled d'Alger P.-S.: Alger cela me fait penser à ce cher Albert Camus, étiez-vous proches? Bonjour, Monsieur Khaled d'Alger, Merci de vos compliments. Je ne connaissais pas cette manière si gastronomique d'apprécier mes romans, mais pourquoi pas! Un ami m'a raconté que, lorsqu'il était étudiant, l'une de ses amies appréciait la musique avec... son ventre: elle appréciait les vibrations qu'y faisait le pick-up! En ce qui concerne votre fatale et gastronomique question, je vous répondrai qu'un écrivain doit avoir de l'imagination! Les ananas sont des produits de luxe, alors vous pensez, pendant la guerre, c'était presque inimaginable en Europe à cette époque! C'est peut-être la raison pour laquelle je parle pas mal nourriture dans mes textes, finalement! Les rationnements ont duré encore longtemps, et quand on ne mange pas à sa faim... J'assume parfaitement «J'irai cracher sur vos tombes», vous savez! Au début, je voulais simplement faire un canular, mais quand il est allé trop loin, j'ai fini par le dire, moi, que je n'en étais pas que le traducteur... Mes finances en conservent d'ailleurs un cuisant souvenir! Quant à monsieur Camus, nous nous sommes bien sûr croisés, mais nous ne sommes pas spécialement liés. Bien à vous, Boris Vian |