Nout
écrit à

Boris Vian
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Cher Boris, Chère Madame (vous qui n'êtes plus,
écrivez-vous, une jeune fille...), Cher Boris (je ne vous donnerai pas du Monsieur... trop conventionnel), Je viens peut-être encore vous éloigner de Joseph Ferdinand La Menthe et je vais commencer ce message par une confession. N'étant pas prêtre, vous aurez l'indulgence de fermer les yeux sur ma méconnaissance du rituel ad hoc. En écrivant ces mots, je me demande s'il va me falloir faire pénitence! Je dois donc vous avouer que je n'entends rien au jazz. Voyez-vous, j'ai été élevée dans une famille qui n'avait pas de passion particulière pour la musique et mon éducation, dans ce domaine, s'est bornée à entendre, tous les dimanches matin, la même cassette de chants révolutionnaires, anarchistes, contestataires. Je peux d'ailleurs vous dire que Le déserteur passait invariablement à 11heures. J'imagine votre déception, mais vous pouvez encore faire mon éducation, ou à tout le moins éveiller en moi le goût d'en savoir plus. Cette confession va me permettre d'aborder le second point de votre missive. Mon époque est celle de l'information; quantité de connaissances sont accessibles à tous, sans même sortir de chez soi. Ainsi, je pourrais, si j'en avais envie, avoir en quelques minutes des informations sur la danse nuptiale des albatros hurleurs ou sur Miles Davis... hum... oui je crois que je vais faire quelques recherches, sur Miles bien sûr, pas sur les albatros! Voyons voir, vous m'écrivez depuis l'année 1959 et vous connaissez donc Kind of Blue. Dans les années qui suivront, Miles Davis va effectivement rechercher de nouveaux partenaires et s'entourera du batteur Tony Williams, du saxophoniste Wayne Shorter, du bassiste Ron Carter et du pianiste Herbie Hancock. Je ne pense pas que vous connaissiez Tony Williams car il était très jeune quand Miles l'a recruté et moi je suis ravie de découvrir Herbie Hancock -que je connais- dans ce quintet. J'en resterai là pour les révélations, pour aujourd'hui en tous cas. Je vais donc passer à la dernière partie de votre correspondance et à ces gens bien nés que vous avez côtoyés alors que vous veniez de descendre de votre vaisseau spatial en provenance de la planète Mars (ou Vénus?). Je rejoins votre envie de voir le plus grand nombre en mesure de choisir sa vérité, même si tout laisse à penser que c'est une utopie. Lorsque le savoir est presque inaccessible, le manque de connaissance ne permet pas à chacun de choisir sa vérité et, finalement, lorsque le savoir semble à la portée de tous, il est un redoutable instrument de manipulation. Peu importe! C'est un combat qui mérite d'être livré. Sur ces mots de guerrière vénusienne, je vous laisse retourner à vos studieuses occupations et vous dis à bientôt. Nout (céleste en effet) Chère Nout, Votre réponse m'a beaucoup amusé, et je suis ravi d'apprendre que «Le Déserteur» a fait partie d'une invariable messe laïque chaque dimanche matin! Comme quoi, ce qui fait la force de l'Église, c'est sans doute le rituel plus que le message du Christ... Je me demande quel a été le fruit de cette éducation laïco-révolutionnaire? Avez-vous déjà déposé une bombe à l'Assemblée nationale? Merci de vos recherches sur Miles Davis. Ce diable d'homme a toujours eu un goût excellent, tant dans le choix de ses musiciens que dans celui de ses fiancées. Je craignais que le temps ne l'eût rendu incompétent... C'est que, voyez-vous, Miles a toujours eu parfaitement conscience de sa valeur, et je crains parfois que sa tête ne devienne un jour beaucoup plus grosse que sa trompette! C'est gênant dans le cas d'un musicien d'un tel talent, car le risque est grand qu'il ne se repose sur ses lauriers et ne cherche à vendre de la soupe pour s'assurer une gloire notable et un compte en banque bien garni. Vous m'avez rassuré, il va poursuivre sa voie dans une formation brillante. Ouf! Faire votre éducation à distance, en jazz? C'est une charmante idée, mais est-elle bien réalisable? Créer la première Méthode Assimil du jazz! Il est difficile de transmettre à distance le goût du jazz dans la mesure où l'espace-temps qui nous sépare ne nous permet pas d'écouter des morceaux sur commande... D'après l'équipe de Dialogus, vos moyens de diffusion de l'information touchent également le domaine musical, et vous avez la chance inouïe de pouvoir écouter toutes sortes de perles jazzistiques avec une qualité de son tenant du prodige! Je vous envie cette chance et aurais tant aimé être éditeur musical à votre époque! Je pense que vous pourrez facilement avoir accès à des enregistrements de Duke Ellington (n'importe lequel conviendra, car le Duke est pour moi le plus grand des musiciens de jazz. «In a sentimental mood» et «Caravan» sont parmi ses titres les plus connus -à mon époque du moins!). Pour moi c'est une base qui vous permettra de vous former l'oreille... Par la suite nous pourrions passer au be-bop. Mais le Duke est incontournable! Voilà, chère Nout. J'espère n'avoir pas été trop dur avec vous, mais l'éducation dont vous me parlez m'apparaît hors normes -et vous savez peut-être que je n'aime pas beaucoup les normes, ni l'hénaurme d'ailleurs! Bien amicalement, Boris Vian Cher Boris, Messe laïque, l'expression m'a beaucoup fait rire et, connaissant le catéchisme anarchiste dont j'ai été gavée, je comprends votre curiosité quant au résultat d'une telle éducation. Il faut bien le dire, le message révolutionnaire n'est pas tout de suite bien passé. Vaquant à mes occupations de fillette rêveuse, je mélangeais allègrement les chansons dominicales. J'avais bien noté que pour chanter "Veni Creator" il fallait une chasuble d'or et que la femme était l'avenir de l'homme mais je ne voyais pas bien qui devait faire attention au gorille et pourquoi; il y avait aussi cette histoire de butte rouge pas drôle du tout avec des gens qui avaient l'air de ne pas revenir indemne de je ne sais quel combat; heureusement, le Monsieur courageux écrivait au président pour lui dire qu'il n'irait pas se battre! Finalement, j'ai fini par entendre, écouter et comprendre et ce que je suis devenue est peut-être une conséquence directe de ces messes laïques. J'aime à défendre des causes, à me révolter contre les règles injustes; j'ai été syndicaliste, naturellement, gréviste, manifestante. Je me suis accrochée à des idéaux et je ne lâche pas. Je revendique le droit de me faire mes choix, de ne pas suivre le troupeau... Bon, je n'étais pas une révolutionnaire à douze ans; tout juste une révoltée silencieuse, mais je plongeais dans les bouquins et mon premier émoi amoureux, platonique et unilatéral fut pour Rimbaud. Mes copines rêvaient de rencontrer un grand blond aux yeux bleus; je voulais aimer un bel esprit. Un fossé se creusait entre le monde adolescent et moi. Tout ce à quoi j'aspirais me destinait à la solitude et je ressentais cela comme une profonde injustice. Toute cette soif d'être, d'apprendre, de comprendre, toute cette violence qui menaçait de me submerger a fini par s'exprimer à travers une passion, pour un homme dont je ne connaîtrai jamais l'étreinte. Un bel esprit, talentueux, courageux, un homme qui, alors que j'étais une petite fille timide, osait écrire à monsieur Le Président pour lui dire ce qu'il pouvait en faire de sa guerre. J'écouterai le Duke, Boris, avec dans le regard cette étincelle qui ne m'a plus quittée depuis toutes ces années, Nout Chère Mademoiselle -ou Madame- Nout, Votre dernier message m'a fait sourire. Je veux bien imaginer le regard étonné d'une petite fille écoutant des chants qui, bien qu'écrits dans sa langue, lui paraissent aussi incongrus que le «Vieni Creator» dont vous parlez! «Gare au gorille», «La butte rouge», «Le Déserteur»... À part votre allusion à la femme qui est l'avenir de l'homme, texte que je ne connais pas (si vous pouviez me renseigner sur le ou la personne qui a écrit cette... rareté, je vous en serais infiniment reconnaissant!), je trouve ces refrains un peu rebattus... Le Pater Noster de l'anarchie, quoi! Le monde n'a-t-il pas bougé, que diable, à votre époque? Si vous vous battez encore et toujours pour vos idéaux, c'est que la réponse à ma question est certainement négative! Entre nous, franchement, vous avez bien fait de laisser tomber Raimbaud: il n'était pas réputé pour son goût des filles! En ce qui me concerne, vous seriez déçue aussi je pense: si Dialogus m'accorde la joie de communiquer avec vous, c'est parce qu'en 2006 je mange les pissenlits par la racine! Vous savez, la viande froide, ce n'est pas très bon... À part le boeuf-mode froid, peut-être... Avec un pied de veau pour que la gelée se prenne bien... C'est un de mes plats favoris! Écoutez plutôt le Duke: vous y gagnerez certainement en plaisir et en sagesse! Avec toute mon amitié, Boris Vian Cher Boris, La chanson dont je vous parle est de Jean Ferrat, un
très grand artiste. «Le poète a toujours raison J'ai été un peu triste en vous voyant tenter de me raisonner, de me rappeler que vous n'êtes plus, que les années nous séparent. Pourtant nous correspondons et aucune caresse ne saurait embraser mon esprit comme les mots peuvent le faire. Vous pouvez persister à me dire que je vais au-devant d'une déception, vous détourner de moi, il me suffira d'ouvrir l'un de vos ouvrages pour me sentir plus vivante... Les émotions connaissent bien des façons de s'exprimer. Vous êtes mon compagnon, depuis tant d'années. Et lorsque j'entendais Jean Ferrat chanter que la femme est l'avenir de l'Homme, vous étiez mon avenir Boris! Il y avait si peu d'espoir pour moi à l'époque, parce que j'étais une femelle. Mais vos révoltes, vos combats, vos convictions m'ont rendue plus forte parce que, grâce à vous, je me suis donné le droit de me forger mes propres opinions et de m'y tenir. Vous avez ensuite fait de moi quelqu'un de plus fin, quelqu'un qui aime réfléchir, parce qu'en lisant vos livres, j'ai appris à comprendre vos symboles, vos messages. Nos corps ne se sont jamais rencontrés, non, mais j'ai caressé vos idéaux si souvent! Oui j'écouterai Duke, mais la sagesse ne me commandera pas de m'éloigner de vous! Ne m'encouragez pas à rejoindre le camp de ceux qui craignent leurs passions et si c'est folie, tant mieux, parce qu'aucun des artistes que j'aime n'en est dénué! Affectueusement, Nout Chère et touchante Nout, Ah, là là, quelle enfant vous faites! Avouez que tomber amoureuse au XXIe siècle d'un homme né au début du siècle précédent, ce n'est effectivement pas raisonnable! D'accord, je ne suis pas rempli de fougue et de passion. Que voulez-vous, vous êtes amoureuse d'un ingénieur, pas de Victor Hugo! De deux choses l'une («L'autre, c'est le soleil» écrivait mon voisin de palier): soit j'ai quatre-vingt-six ans et je ne suis plus bon à grand-chose; soit, comme c'est probable puisque je suis sur Dialogus, je mange les pissenlits par la racine -et alors il n'y a rien à faire... Ressaisissez-vous, Nout! Et ne gâchez pas votre vie avec un type qui n'a rien à vous offrir! Allez donc voir les beaux p'tits gars de votre époque: je suis sûr qu'il y en a! Rien dans la tête, tout dans les bras (ou tout dans la tête, rien dans les bras, ou tout dans la tête et tout dans les bras, ou enfin rien dans la tête ni dans les bras, mais ça c'est à vous de choisir...). Vous seriez malheureuse d'attendre quelqu'un qui ne peut pas venir! Et puis, vous savez, les caresses de l'esprit, ce n’est pas mon genre! J'aime mieux les blondes... Je ne connais pas beaucoup votre Jean Ferrat. J'en ai juste entendu parler. Son disque ne se vend guère… Il est vrai qu'il a la réputation de bêler! Mais s'il est apprécié à votre époque, peut-être vaudrait-il mieux que je l'écoute avec attention... Bien à vous, Boris Vian Très cher Boris,
Peut-être suis-je une enfant et après tout, tant mieux, parce qu'en grandissant beaucoup oublient de rêver. Moi je rêve, si fort, et mes rêves font courir ma plume sur le papier. Oui je ne vous l'avais pas dit, j'écris. Et depuis quelques temps ma plume se fait passionnée, tant mon esprit s'est nourri de notre correspondance, même si vous avez voulu raisonner un amour que vous jugez vain. Rien n'est vain Boris s'il mène à la création. Vous m'aviez recommandé d'autres bras, plus tangibles que les vôtres... Je me suis glissée dans d'autres bras, d'autres draps, mais aucun esprit ne m'a comblée. Toutes les étreintes du monde ne sauraient m'enflammer comme pourrait le faire un être véritablement intelligent. Je ne peux vous offrir mon corps et vous ne pouvez me serrer contre vous, soit. Rejoignez les bras de vos blondes mais laissez vous toucher par ce que je vous offre; mon imaginaire est sans limite et sert délicieusement mes passions amoureuses... Comment me direz-vous? Et si, pour commencer (allez savoir où nous nous arrêterons), vous me parliez de l'une de vos oeuvres qui vous tiendrait particulièrement à coeur? Je méditerai sur vos réflexions en écoutant le Duke, peut-être vous répondrai-je en vous faisant découvrir des oeuvres de mon temps. Nous partagerons... vous serez loin, et pourtant vous serez avec moi et je serai avec vous. Nout Ma chère Nout, Vous revenez à la charge, ce qui au fond ne me déplaît pas. J’apprécie les femmes qui ont du caractère, qu’elles soient brunes, blondes ou rousses! Votre proposition est intéressante – je veux dire intellecutellement! Mais je vous répète qu’un homme qui a eu plusieurs œdèmes pulmonaires n’a rien à offrir à une charmante personne qui se morfond d’amour pour lui près de cinquante ans plus tard! Et je ne me prends pas pour un être intelligent au point de faire tourner la tête aux jeunes filles par la seule force de mon esprit. Je ne suis ni un Céline ni un Machiavel. Si j’avais été plus intelligent, j’aurais peut-être été plus proche de mes enfants et je n’aurais pas cassé mes jouets à Saint-Germain-des-Prés, il y a déjà longtemps! Quelques-unes de mes œuvres me tiennent particulièrement à cœur, oui, mais ça me gêne d’en parler. «L’Herbe rouge», par exemple, est certainement celle où je me livre le plus. Personne ne s’en est d’ailleurs rendu compte – et au fond c’est tant mieux! J’avais des comptes à régler, c’est à présent chose faite, mais je préfère brouiller les pistes et ne pas laisser trop d’indices permettant de savoir précisément dans quelle mesure je «suis» Wolf et dans quelle mesure je ne le suis pas. «L’Arrache-cœur», oui, c’est peut-être l’un de mes romans dont je puisse parler plus aisément… L’avez-vous lu, Nout? C’est Jacquemort, le psychiatre, qui sert de fil conducteur. Il reflète mon peu d’intérêt pour la psychanalyse. Non que je ne trouve pas cette démarche inopérante, mais je la trouve un peu trop radicale. Pousser à bout une analyse, c’est vider un être – un esprit plus précisément ou une âme, comme vous le voudrez – de sa substance! Un peu comme le travail, quoi. C’est pourquoi le chat psychanalysé par Jacquemort se retrouve à l’état d’oripeaux. Alors vous pensez, la psychanalyse intégrale… J’ai aussi été un peu dur avec les mères, là-dedans. Si je vous dis que Clémentine, c’est un peu la mienne, un peu celle de mes enfants… ça me donnera l’impression d’être un petit garçon qui se plaint! Non, décidément, il y a trop de choses de moi là-dedans. J’aimerais autant répondre à vos questions, tiens – ou alors parler d’une œuvre de mon époque qui ne soit pas de moi… Qu’en dites-vous? J’attends donc votre avis, chère Nout, tout en sollicitant votre indulgence pour le retard que j’ai mis à répondre à votre lettre, qui n’est pas la moins intéressante que j’aie reçue! Bien à vous, Boris Vian |