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Bonsoir monsieur Vian,
Je sais qu'il faut parfois se méfier de ce qu'on peut lire dans
les livres. Surtout lorsque ceux-ci se veulent des biographies
rédigées par des «auteurs» qui ont
côtoyé de loin (voire, pas du tout) la personnalité
à propos de laquelle ils écrivent. Cependant, à
maintes reprises, j'ai lu que vous aviez compris que le rock &
roll, puis le rock, ne seraient pas des effets de mode, mais bel et
bien des genres musicaux s'inscrivant parfaitement et de manière
pérenne dans l'histoire de la musique. Si je ne m'abuse, avec
votre comparse Henri Salvador, vous avez écrit et composé
quelques chansons empreintes de couleur rock & rollienne. Je ne
sais quel a été le succès rencontré, tout
comme j'ignore les moyens mis à votre disposition pour les
produire et les enregistrer.
Partant de là, et ma question sera simple: comment pourriez-vous
expliquer que le rock & roll français ait toujours
été à la traîne derrière les
productions étrangères? Je pense surtout aux Anglais et
aux Américains dont les tubes sont à des
années-lumière de ce qui s'est fait en France. Je dis
«à la traîne», car voyez-vous, et je sais la
magie de Dialogus capable de vous en informer, de nos jours, en ce
début de XXIe siècle, rien n'a vraiment changé.
À croire que le vieil adage voulant que la langue anglaise soit
pour le rock, le français, pour la poésie et l'allemand
pour faire peur, soit (malheureusement) une triste
réalité!
Bien à vous,
Charles
Bonjour Charles,
Vous savez, je ne me suis pas vraiment intéressé au rock
and roll, même si j'ai participé dans une certaine mesure
à ses débuts dans notre pays. Je vous avouerais
même quelque chose qui ne vous fera sans doute pas plaisir: je me
fiche de la destinée du rock and roll comme de ma
première paire de chaussettes. Notez qu'il devient difficile d'y
échapper, en ce moment, surtout quand mon fiston ramène
des disques à la maison... Mais pour moi, vous savez, ce n'est
pas une musique intéressante. Le rythme est simpliste, les
paroles nullissimes, le tout formant un ensemble que je trouve ridicule.
Ce que je n'apprécie pas dans la musique, c'est qu'on la tire
vers le bas. Ça me semble être le cas du rock, qui sera
sans doute durable dans la mesure où c'est une musique facile et
qu'elle ne nécessite aucun effort particulier de
compréhension ou d'appréciation. Et c'est pour ça
que je me bats depuis vingt ans pour faire connaître le jazz, et
notamment le bebop, que je me décarcasse pour faire venir en
France de grands musiciens, et que j'essaie de faire comprendre au
public qu'il ne s'agit pas uniquement d'une musique de danse! Le jazz
est vraiment digne qu'on se batte pour lui!
C'est vrai que j'ai également écrit pour le rock: bon,
musicalement, ça ne vaut pas tripette, mais on peut plaquer des
paroles dessus; si elles sont absurdes, c'est encore mieux, ça
souligne son côté ridicule. C'est ce qu'Henri et moi avons
essayé de faire, pour rigoler surtout (avant que le ciel ne nous
tombe sur la tête!). Il ne s'agissait pas pour nous d'apprendre
au public à apprécier le rock, mais de rigoler, comme
d'habitude...
Effectivement, la culture d'Outre-Altlantique met quand même un
certain temps pour entrer dans nos mœurs... J'en sais quelque chose,
puisque, comme je vous le disais plus haut, je me bats depuis vingt ans
pour la cause du jazz! Si vous savez tout ce qu'on entend encore
à son sujet! Cette affreuse musique de sauvages (des
Nègres, évidemment, quelle horreur!)! Je pense qu'il faut
un certain temps au public pour s'habituer à des sons nouveaux,
et là-dessus, le jazz a représenté une
révolution telle qu'il lui a fallu du temps pour trouver ses
repères en France. Peut-être avons nous besoin de temps
pour digérer ce qui est nouveau avant de nous l'approprier et de
passer à autre chose. Regardez, en littérature...
Amicalement,
Boris Vian
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