Retour en page d'accueil de Dialogus

Charles
écrit à
Boris Vian
Boris Vian

Le rock & roll


   

Bonsoir monsieur Vian,

Je sais qu'il faut parfois se méfier de ce qu'on peut lire dans les livres. Surtout lorsque ceux-ci se veulent des biographies rédigées par des «auteurs» qui ont côtoyé de loin (voire, pas du tout) la personnalité à propos de laquelle ils écrivent. Cependant, à maintes reprises, j'ai lu que vous aviez compris que le rock & roll, puis le rock, ne seraient pas des effets de mode, mais bel et bien des genres musicaux s'inscrivant parfaitement et de manière pérenne dans l'histoire de la musique. Si je ne m'abuse, avec votre comparse Henri Salvador, vous avez écrit et composé quelques chansons empreintes de couleur rock & rollienne. Je ne sais quel a été le succès rencontré, tout comme j'ignore les moyens mis à votre disposition pour les produire et les enregistrer.

Partant de là, et ma question sera simple: comment pourriez-vous expliquer que le rock & roll français ait toujours été à la traîne derrière les productions étrangères? Je pense surtout aux Anglais et aux Américains dont les tubes sont à des années-lumière de ce qui s'est fait en France. Je dis «à la traîne», car voyez-vous, et je sais la magie de Dialogus capable de vous en informer, de nos jours, en ce début de XXIe siècle, rien n'a vraiment changé. À croire que le vieil adage voulant que la langue anglaise soit pour le rock, le français, pour la poésie et l'allemand pour faire peur, soit (malheureusement) une triste réalité!


Bien à vous,

Charles


Bonjour Charles,


Vous savez, je ne me suis pas vraiment intéressé au rock and roll, même si j'ai participé dans une certaine mesure à ses débuts dans notre pays. Je vous avouerais même quelque chose qui ne vous fera sans doute pas plaisir: je me fiche de la destinée du rock and roll comme de ma première paire de chaussettes. Notez qu'il devient difficile d'y échapper, en ce moment, surtout quand mon fiston ramène des disques à la maison... Mais pour moi, vous savez, ce n'est pas une musique intéressante. Le rythme est simpliste, les paroles nullissimes, le tout formant un ensemble que je trouve ridicule.

Ce que je n'apprécie pas dans la musique, c'est qu'on la tire vers le bas. Ça me semble être le cas du rock, qui sera sans doute durable dans la mesure où c'est une musique facile et qu'elle ne nécessite aucun effort particulier de compréhension ou d'appréciation. Et c'est pour ça que je me bats depuis vingt ans pour faire connaître le jazz, et notamment le bebop, que je me décarcasse pour faire venir en France de grands musiciens, et que j'essaie de faire comprendre au public qu'il ne s'agit pas uniquement d'une musique de danse! Le jazz est vraiment digne qu'on se batte pour lui!

C'est vrai que j'ai également écrit pour le rock: bon, musicalement, ça ne vaut pas tripette, mais on peut plaquer des paroles dessus; si elles sont absurdes, c'est encore mieux, ça souligne son côté ridicule. C'est ce qu'Henri et moi avons essayé de faire, pour rigoler surtout (avant que le ciel ne nous tombe sur la tête!). Il ne s'agissait pas pour nous d'apprendre au public à apprécier le rock, mais de rigoler, comme d'habitude...

Effectivement, la culture d'Outre-Altlantique met quand même un certain temps pour entrer dans nos mœurs... J'en sais quelque chose, puisque, comme je vous le disais plus haut, je me bats depuis vingt ans pour la cause du jazz! Si vous savez tout ce qu'on entend encore à son sujet! Cette affreuse musique de sauvages (des Nègres, évidemment, quelle horreur!)! Je pense qu'il faut un certain temps au public pour s'habituer à des sons nouveaux, et là-dessus, le jazz a représenté une révolution telle qu'il lui a fallu du temps pour trouver ses repères en France. Peut-être avons nous besoin de temps pour digérer ce qui est nouveau avant de nous l'approprier et de passer à autre chose. Regardez, en littérature...

Amicalement,

Boris Vian

************************Fin de page************************