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Mélanie 
écrit à
Boris Vian
Boris Vian

Le déserteur


   

Bonjour cher Monsieur,

je me présente, je m'appelle Mélanie et je vous avais déjà sollicité au sujet de L'Ecume des Jours.
 
Aujourd'hui, je tenais tout particulièrement à vous féliciter pour votre chanson Le Déserteur. En effet, même s'il me semble que vous avez été obligé (par la censure) de changer les deux dernières phrases, votre texte ne perd en rien toute la révolte provoquée par l'idée de faire la guerre par obligation. Cette «lettre au Président» sonne extrêmement vrai et me touche beaucoup.
 
Bravo pour vos romans comme pour vos chansons extraordinaires!
 
Votre admiratrice à jamais...
 
Mélanie


Chère et attentive Mélanie,

Bien sûr, je me souviens très bien de vous. Ma première correspondante via Dialogus, vous pensez! C'est un plaisir pour moi de vous retrouver!

L'équipe de Dialogus m'a signalé que vous m'aviez adressé votre message sur un ravissant papier à lettres. Je suis touché de cette charmante attention et vous en remercie. Cependant il m'est impossible, à travers le temps, de recevoir quoi que ce soit d'autre que les textes bruts (et parfois brutes aussi, d'ailleurs, mais passons!). Les lettres écrites par les... internautes je crois (il est bath, le vocabulaire de votre époque!), parviennent dactylographiées à Betty, la -jolie- secrétaire de la maison de disques où je suis directeur artistique. Betty les dépose sur mon bureau, où je passe presque tous les jours. Dialogus s'adapte à l'époque de ses correspondants historiques, et je n'ai malheureusement pas la chance de connaître Internet, ce que je regrette beaucoup d'ailleurs.

Décidément, Le Déserteur me paraît connaître un réel succès d'estime à votre époque, et j'en suis aussi surpris que fier. Bon, je ne suis pas ce qu'on appelle en 1959 un «artiste engagé». Ce qui m'intéresse, ce n'est pas le bonheur de tous les hommes, mais celui de chacun. L'engagement de l'artiste est, en ce qui me concerne, avant tout individuel. J'ai toujours considéré qu'un artiste doit dire ce qu'il a à dire. Effectivement, les deux derniers vers étaient:
«Si vous me poursuivez, prévenez vos gendarmes
Que j'emporte des armes et que je sais tirer».
Mais ça m'a été refusé par la commission de censure. J'ai dû faire dire à mon déserteur qu'il n'aurait pas d'arme et que les gendarmes pourraient lui tirer dessus. Ça m'a fait râler, mais c'était le seul moyen que j'ai trouvé pour transmettre mon message sans le dénaturer vraiment! Les ennuis avec Le Déserteur ne se sont pas arrêtés là, d'ailleurs. J'en parle un peu dans une lettre intitulée Inspiration.

C'est à mon tour de vous poser une question. Il me semble que vous êtes très jeune. Comme c'est également le cas d'un certain nombre de mes correspondants, je commence à me demander si, par hasard, je ne serais pas étudié dans les lycées? Ce serait inespéré, je n'ose pas encore y croire, mais je ne peux pas ne pas me poser la question. Et vous même, Mélanie, dans quelle classe êtes-vous?

D'avance, je vous remercie de votre réponse et vous souhaite, chère Mélanie, de passer une excellente journée,

Boris Vian



En effet, comme vous avez pu le remarquer, je suis relativement jeune car je n'ai que dix-huit ans. Actuellement, je poursuis mes études en terminale Sciences Médico-Sociales dans le but de devenir orthophoniste. Mais ma vraie passion est l'écriture et j'aurais aimé pouvoir devenir poète ou écrivain.

Non, malheureusement, je n'étudie pas vos textes au lycée... il s'agit seulement d'une passion personnelle pour vos oeuvres et votre style d'écriture. J'espère que vous n'allez, néanmoins, pas être trop déçu de ma réponse... mais je suis certaine que dans d'autres lycées (un peu plus généraux, notamment dans la filière littéraire) vos textes sont très appréciés.

En revanche, c'est au collège que j'avais eu l'opportunité d'analyser «L'écume des jours»! Et que, de ce fait, je vous avais découvert. Votre livre était tout simplement merveilleux! Un chef-d'oeuvre de la littérature, soyez en certain! Je l'avais particulièrement apprécié car il mélangeait la musique (en l'occurrence le jazz) avec une histoire d'amour tout à fait émouvante.

Vos chansons, je les ai découvertes, quant à elles, seulement depuis peu car j'ignorais auparavant que vous étiez également dans le domaine musical. Je suis une grande fan des chansons à textes comme les vôtres ou celles de Brassens. Je déplore que de mon temps, il n'y ait plus autant d'attrait pour la signification des paroles dans la chanson.

Récemment, j'ai écrit un petit poème (sur le modèle de Jacques Prévert) que j'aimerais vous transmettre. C'est, en quelque sorte, mon cadeau pour tout le plaisir que vous me donnez quand j'écoute vos chansons...

Discrimination Passagère

Les gens passent passent tête basse
Et les passants les regardent passer
Au coin de la rue qui passe
et dépasse à présent l'humanité.
Les passants se moquant des gens qui passent
se surpassent en riant de plus belle de leurs enfants
Noir jaune ou blanc quand on aime on dépasse
les idéaux chancelants qui gâchent la vie des gens.
Il faudra bien que tous les passants s'y fassent
les gens ne vont pas pour autant arrêter de passer
Il y aura toujours de la vie dans l'horloge d'en face
pour qu'un jour leur couleur vienne à s'oublier.
Il est morne le visage de ces gens désespérés
quand la lumière du soleil doucement se place
sur leur face grossièrement maquillée
d'une couleur tenace qui ne s'efface.
Les gens passent passent et se tassent
ils se tasseront toujours pour faire de la place
aux passants qui passent sur la même place
que ces gens subissant des plaisanteries salaces.
A présent que les temps ont coulé
que l'eau sous les ponts s'est déversée
Les passants trépassent trépassent
dans la baie des Trépassés.

A mon tour, je vous remercie d'avoir bien voulu me répondre et vous souhaite de passer une excellente journée,

Amicalement,



Merci, chère Mélanie, de votre poème et de la confiance que vous voulez bien m'accorder. Je suis vraiment touché. Je l'ai bien apprécié et l'ai trouvé (peut-être curieusement?) inspiré par le jazz au point de vue rythmique du terme (l'utilisation du rejet et des occurrences). Votre liberté de ton me fait penser au style de mon voisin et ami Jacques Prévert. Je pense que je lui soumettrai votre texte, car je ne crois pas qu'il fasse partie des personnalités de Dialogus.

Vous devriez continuer sur cette voie. Pourquoi diantre écrivez-vous "j'aurais aimé pouvoir devenir poète ou écrivain"? Mais, bon sang, devenez-le! Est-ce que les études vous en empêcheraient? Vous savez, il n'existe pas -du moins, à mon époque- d'études pour devenir écrivain. Cela apparaîtrait même comme une aberration... J'ai bien écrit «Trouble dans les Andains» quand j'étais à Centrale! Il faudra bien que vous gagniez votre vie, je suppose? Hé, ce n'est pas parce que vous vous engagez dans des études que votre talent d'écrivain doit être freiné ou bridé! À dix-huit ans, votre vie commence, vos textes aussi! Foncez, Mélanie!

Ainsi, vous souhaitez devenir orthophoniste! Je ne connais pas ce métier, mais si mes souvenirs en grec sont bons, vous souhaitez corriger les voix... Ce doit être un beau métier. Pourriez-vous m'indiquer plus précisément en quoi il consiste? Je pense que votre époque m'aurait beaucoup intéressé!

Quelque chose dans votre message me laisse perplexe. Vous me parlez de collège. S'agit-il de ce lieu d'excellence qui existe dans les pays anglo-saxons, après l'équivalent du baccalauréat? En ce cas, comment avez-vous pu fréquenter le collège avant le lycée? Mettons les idées au clair: pour moi, un lycée, c'est un établissement scolaire fréquenté par une élite (malheureusement) de la sixième à la terminale incluse. Les temps ont-ils changé, ou est-ce moi qui comprends mal?

Au revoir, chère Mélanie, et soyez bien assurée de mes amicales pensées,

Boris Vian
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