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Mélanie
écrit à
Boris Vian
Boris Vian

Ce qui vous a inspiré

   

Bonjour cher Monsieur,

Je me nomme Mélanie. J'ai lu récemment votre livre L'Écume des jours et j'aimerais avoir davantage de précisions sur celui-ci, notamment sur ce qui vous a inspiré pour l'écrire.
 
Je vous prie d'agréer, Monsieur Vian, mes salutations distinguées.
 
Votre admiratrice.
 
Mélanie


Chère Mélanie,
 
Ça commence fort! J'avoue que je suis touché par votre lettre. C'est la première que je reçois via Dialogus et déjà l'on me parle de L'Écume des jours! Je n'aurais pas cru. On m'a refusé un prix littéraire il y a treize ans, lorsque j'ai présenté ce roman dont j'étais plutôt satisfait et qui n'était pas le premier. Ils ont préféré la prose d'un certain Abbé Grosjean. Je ne suis pas du tout sûr qu'il soit toujours lu à votre époque!
 
Votre question est intéressante. C'est la première fois qu'on me demande comment j'écris, et non pas qu'on m'affirme comment j'écris.

Je suis quelqu'un dont les idées fusent. En général je les note sur une feuille volante, puis elles se transforment et prennent forme progressivement. Contrairement à ce que j'entends souvent, je peux mettre plusieurs années pour écrire un roman. Un peu perfectionniste, le Boris! Je cherche le mot juste, l'expression qui traduit ce que je veux dire.
 
À l'époque où j'ai écrit L'Ecume des jours, j'étais amoureux de ma femme Michelle et je pensais que le bonheur durerait. J'ai eu envie d'écrire une histoire d'amour qui se termine tragiquement. Pas à cause du comportement ou des sentiments des personnages, mais par une raison extérieure -à savoir la maladie et la mort. Une sorte de Tristan et Iseult moderne, quoi!

Je n'aime pas l'idée de parler de soi dans un texte destiné au public. Mais je pense souvent à Chloé dont la maladie était inexorable. Avec les années, je me demande parfois si je n'avais pas déjà la crainte de mes problèmes de coeur... Non, c'est idiot. En 46 je jouais pas mal de la trompinette encore. Pas vraiment conscience de la maladie, mais peut-être un peu quand même! J'ai souffert d'une malformation cardiaque à l'adolescence. Ensuite j'ai voulu oublier. J'ai appris la trompette: Louis Armstrong n'avait plus qu'à bien se tenir! Les merdecins (je vous assure qu'ils sont bien nommés, du moins en ce qui me concerne) m'ont demandé d'arrêter vers 1950. Je ne crois pas à la psychanalyse, mais pour être tout à fait honnête, peut-être que j'espérais courir après le temps pour qu'il ne me rattrape pas!
 
Continuez à me lire, Mélanie. J'ai bon espoir que les lecteurs de votre génération soient moins gâteux que ceux de la mienne...
 
Et je vous adresse à mon tour mes salutations distinguées.

Boris Vian

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