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Monsieur Vian,
Nous vous écrivons cette lettre, en tant que
fervents admirateurs de vos œuvres. Celles-ci nous inspirent un profond
respect, mais d'où vous vient votre inspiration? Est-ce de vos voyages
ou de votre vie quotidienne?
En nous renseignant sur vous, nous
nous sommes rendu compte que vos talents sont nombreux, que ce soit en
littérature ou en musique. Qu'est-ce qui vous pousse à créer des œuvres
aussi variées?
En voyant le nombre de vos œuvres, nous nous sommes demandé si vous en vivez si c'est juste un loisir.
Ce
que nous admirons chez vous, c'est que malgré la crise de 1929 vous
arriviez toujours à surmonter les épreuves. D'ailleurs comment
avez-vous, personnellement, vécu cette crise?
Nous vous prions, Monsieur, d'agréer l'expression de nos sentiments distingués,
Charles C., Jason D.
Bonjour à tous,
Merci de vos compliments. J'ai toujours du mal à me faire
à l'idée qu'on puisse apprécier mes textes. Ce
n'est pas le cas à mon époque, c'est le moins qu'on
puisse dire!
La crise de 1929? À vrai-dire, personnellement, je n'en ai pas
vraiment souffert. J'avais huit ans. C'est plutôt mon père
qui a dû travailler pour la première fois de sa vie (il
était rentier), car il avait été un des rares
à avoir placé sa fortune en bourse: c'était
quelque chose de beaucoup plus courant aux États-Unis qu'en
France. Du coup, notre pays a été, globalement, peu
touché par cette crise. Mon père a dû faire des
boulots qui ne lui plaisaient pas et nous avons dû quitter notre
hôtel particulier pour le louer (à la famille Menuhin,
dont vous connaissez peut-être le fils Yehudi, l'immense
violoniste) et nous installer dans le logement du portier. Mais pour
mon père, la légèreté et la fantaisie
était une ligne de conduite, et il ne s'est jamais plaint de
quoi que ce soit. Franchement, j'ai eu une enfance très heureuse
et protégée. Non, c'est plutôt la guerre qui m'a
marqué, comme tous les jeunes gens de mon époque. Avoir
vingt ans en 1940, ce n'était vraiment pas facile. Nous avons
tous eu froid, faim... J'ai parfaitement conscience d'avoir
été privilégié et d'avoir reçu une
éducation qui m'a permis de surmonter les épreuves de la
vie le mieux possible. À part le cœur, qui me joue des tours
depuis vingt ans et qui finira par avoir ma peau.
Effectivement je vis de ma plume depuis pas mal de temps. Mais comme
mes romans se vendent peu (à part le très
controversé «J'irai cracher sur vos tombes») et que
les chroniqueurs de jazz travaillent généralement pour
l'amour de cette musique et pas pour l'argent, je vis principalement de
mes traductions. J'ai introduit de cette manière en France pas
mal de grands romans noirs américains et de science-fiction,
entre autres. Mais j'ai arrêté le boulot
d'ingénieur. Franchement, j'ai décroché ma peau
d'âne pour faire plaisir à ma mère et parce que,
dans le milieu dont je suis issu, ça correspondait à une
certaine logique, mais mon travail ne m'a jamais
intéressé et j'ai écrit pas mal de textes dans mon
bureau de l'AFNOR, le pied posé sur un tiroir... Alors
dès que j'ai pu quitter mes fonctions, je l'ai fait.
Du talent dans tous les domaines? Ce n'est pas quelque chose à
quoi je réfléchis tous les jours. En fait je me suis
toujours intéressé à tout ce qui me tombait sous
la main. Quand j'étais petit, je puisais librement dans la
bibliothèque de mes parents qui n'avaient pas de tabou
particulier, j'avais des voisins formidables et le savant
François Rostand m'a souvent montré ses papillons, ma
mère jouait de la harpe. À la maison avec mes
frères nous adorions le jazz, que nous considérons comme
une bouffée d'oxygène dans notre société
étouffante et figée. Je crois que nos parents nous ont
inculqué l'amour de la liberté, ce qui est très
important pour moi. Si je m'intéresse à tant de choses,
c'est tout simplement parce que j'en ai envie... Je voudrais pouvoir
vivre toutes les facettes possibles de la vie, et je sens que le temps
m'est compté!
Quant à ce qui m'inspire... J'ai tellement répondu
à cette question dans de précédentes lettres que
je préfèrerais que vous vous y reportiez. Non, je ne suis
pas un grand voyageur. Je n'en ai pas le temps.
Bien à vous,
Boris Vian
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