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Dalhia
écrit à
Boris Vian
Boris Vian

La vie dans les milieux culturels


   

Monsieur,

Vous étiez écrivain, auteur de nombreuses chansons parmi lesquelles des chansons engagées, musicien, vous avez fait danser la langue française, d'où mes deux questions. Comment naît un courant comme la «Pataphysique», comment se crée la communauté d'intérêt de plusieurs écrivains? Ma deuxième question, en lien avec la première, est de savoir à quoi ressemblait à votre époque la vie dans les milieux culturels, à Saint-Germain, qui s'y fréquentait et ce dont on discutait: quelle place tenaient l'art, la politique?

Bien à vous.


Bonjour Dahlia,

Toutes mes excuses pour mon retard, mais ma notion du temps devient vraiment élastique; il court après moi de plus en plus près! Je sens presque son souffle dans mon cou!

Les questions que vous me posez sont intéressantes... pour un historien, sans doute! En effet, j'ai toujours considéré qu'il fallait vivre avant tout, et ne pas regarder en arrière. Pas de nostalgie, sinon on n'avance pas!

Votre première question concerne la '«Pataphysique» et la création d'une communauté d'intérêt d'écrivains. Je ne peux que vous renvoyer aux «Gestes et opinions du Docteur Faustroll» où Jarry jette les bases de cette «science des solutions imaginaires». Maintenant, vous expliquer comment des écrivains ont choisi en 1948 de se placer autour d'une table et de fonder le Collège de «Pataphysique»... Je crois que cette guerre qui venait de se terminer -et qui couronnait tout de même la précédente- nous avait laissé à tous (et je ne parle pas seulement des écrivains!) un tel arrière-goût d'absurdité dans la bouche, que la 'Pataphysique était devenue une évidence. Nous refusons complètement ce qui est sérieux... et ce qui ne l'est pas, puisque, pour nous, c'est exactement la même chose, c'est pataphysique! J'ai rencontré Raymond Queneau lorsque j'ai fait publier «L'Écume des jours». Je suis fondamentalement individualiste et ne me réclame d'aucune école, mais je me sens pataphysicien dans l'âme. La 'Pataphysique n'est pas une école, mais un état d'esprit!

Vous me demandez à quoi ressemblait mon époque sur le plan culturel. C'est vraiment très difficile de vous répondre, même en tâchant de prendre un peu de recul. Comment vous dire? Je crois que la fin de ces années de guerre avait suscité chez nous une sorte de folie globale -en ville, du moins! Tout le monde avait envie de sortir. Nous étions plongés dans une sorte de bouillon de culture. On vivait dedans! Quitte à vous surprendre, je ne suis pas le mieux placé pour vous parler des différents mouvements culturels de l'après-guerre. Moi, ce qui m'intéressait surtout, c'était la musique et les filles de Saint-Germain-des-Prés! Un peu mes livres... et encore! Quel tourbillon! La Rose rouge, les cabarets... C'était tout de même moins passionnant que le be-bop, non? Dizzy et Bird avaient plus d'importance à mes yeux que Jean-Louis Barrault! J'apprenais la trompette, je faisais partie du Hot-Club de France et Louis Armstrong n'avait plus qu'à bien se tenir! Je suppose que, le temps ayant passé, vous trouverez tout plein de bouquins qui seront susceptibles de satisfaire votre curiosité.

Je vous adresse mes salutations les plus «Pataphysiques».

Boris Vian,
Transcendant Satrape

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