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Monsieur,
Vous étiez écrivain, auteur de nombreuses chansons parmi
lesquelles des chansons engagées, musicien, vous avez fait danser la langue
française, d'où mes deux questions. Comment naît un courant comme la
«Pataphysique», comment se crée la communauté d'intérêt de plusieurs écrivains?
Ma deuxième question, en lien avec la première, est de savoir à quoi ressemblait
à votre époque la vie dans les milieux culturels, à Saint-Germain, qui s'y
fréquentait et ce dont on discutait: quelle place tenaient l'art, la
politique?
Bien à vous.
Bonjour Dahlia,
Toutes mes excuses pour mon retard, mais ma notion du
temps devient vraiment élastique; il court après moi de plus en plus près! Je
sens presque son souffle dans mon cou!
Les questions que vous me posez
sont intéressantes... pour un historien, sans doute! En effet, j'ai toujours
considéré qu'il fallait vivre avant tout, et ne pas regarder en arrière. Pas de
nostalgie, sinon on n'avance pas!
Votre première question concerne la
'«Pataphysique» et la création d'une communauté d'intérêt d'écrivains. Je ne peux
que vous renvoyer aux «Gestes et opinions du Docteur Faustroll» où Jarry jette
les bases de cette «science des solutions imaginaires». Maintenant, vous
expliquer comment des écrivains ont choisi en 1948 de se placer autour d'une
table et de fonder le Collège de «Pataphysique»... Je crois que cette guerre qui
venait de se terminer -et qui couronnait tout de même la précédente- nous avait
laissé à tous (et je ne parle pas seulement des écrivains!) un tel arrière-goût
d'absurdité dans la bouche, que la 'Pataphysique était devenue une évidence.
Nous refusons complètement ce qui est sérieux... et ce qui ne l'est pas,
puisque, pour nous, c'est exactement la même chose, c'est pataphysique! J'ai
rencontré Raymond Queneau lorsque j'ai fait publier «L'Écume des jours». Je suis
fondamentalement individualiste et ne me réclame d'aucune école, mais je me sens
pataphysicien dans l'âme. La 'Pataphysique n'est pas une école, mais un état
d'esprit!
Vous me demandez à quoi ressemblait mon époque sur le plan
culturel. C'est vraiment très difficile de vous répondre, même en tâchant de
prendre un peu de recul. Comment vous dire? Je crois que la fin de ces années de
guerre avait suscité chez nous une sorte de folie globale -en ville, du moins!
Tout le monde avait envie de sortir. Nous étions plongés dans une sorte de
bouillon de culture. On vivait dedans! Quitte à vous surprendre, je ne suis pas
le mieux placé pour vous parler des différents mouvements culturels de
l'après-guerre. Moi, ce qui m'intéressait surtout, c'était la musique et les
filles de Saint-Germain-des-Prés! Un peu mes livres... et encore!
Quel tourbillon! La Rose rouge, les cabarets... C'était tout de même moins
passionnant que le be-bop, non? Dizzy et Bird avaient plus d'importance à mes
yeux que Jean-Louis Barrault! J'apprenais la trompette, je faisais partie du
Hot-Club de France et Louis Armstrong n'avait plus qu'à bien se tenir! Je
suppose que, le temps ayant passé, vous trouverez tout plein de bouquins qui
seront susceptibles de satisfaire votre curiosité.
Je vous adresse mes
salutations les plus «Pataphysiques».
Boris Vian,
Transcendant Satrape |