| |
|
Monsieur Vian,
Laissons tomber «L'écume des jours» pour un instant
et dialoguons sur une série de romans que vous avez
considérée comme l'un, si ce n'est le plus grand, de vos
chefs-d'œuvre. Je parle bien de «L'arrache-cœur».
Série à laquelle vous avez apposé votre vrai nom
et non celui de Vernon Sullivan.
Quel effet a eu sur vous la critique acerbe qui a été
faite sur cet ouvrage? Critique qui, par transposition, se portait
aussi sur votre vie. Car vous faites, de façon adroite, un
parallèle entre votre maladie cardiaque et votre relation avec
votre mère. Cette critique était-elle importante au point
que vous arrêtiez cette série au premier tome?
Était-ce parce que vous teniez en haute estime la critique que
vous adoptiez de nombreux sobriquets?
J'aimerais savoir. Merci.
Cordialement vôtre.
Bonjour monsieur,
Vous êtes bien aimable de qualifier mes romans de chefs-d'œuvre!
Tel n'a effectivement pas été le jugement formulé
par la critique de mon époque. J'ai toujours voulu écrire
quelque chose d'entièrement nouveau que personne n'aurait lu
auparavant et chaque fois, j'y ai mis tout mon cœur (c'est le cas de le
dire!).
Les critiques sont comme tout le monde, des humains à part
entière. Ils n'aiment pas sortir de leurs petites habitudes.
Pour moi, un critique qui se respecte devrait d'abord faire preuve de
curiosité, savoir de quoi il parle (et donc pratiquer l'art
qu'il critique) et ensuite, éduquer le public à cet art.
J'entends par là le tirer vers le haut. Mais je doute que mes
attentes se réalisent, même après moi. Il semble
que mes romans aient trouvé le succès à votre
époque, ce qui me réjouit, soyez-en sûr, mais je
parierais que les critiques n'y sont pour rien et que c'est le public
qui a compris mon écriture! Dans ces conditions, vous
comprendrez bien que je n'éprouve aucune estime pour les
critiques, qui sont, pour moi, des veaux!
C'est mon échec cuisant en littérature qui m'a fait
lâcher «Les fillettes de la reine» auxquelles vous
faites allusion. Déjà que je n'ai jamais pu
digérer mon échec au prix de la Pléiade pour
«L'écume des jours», alors, vous pensez, le fait que
personne ne s'intéresse à ce que j'ai à dire...
Critique et surtout public... Si j'avais souhaité ménager
la critique, j'aurais écrit ce qu'elle attendait de moi et non
pas ce que j'avais envie d'écrire. Je suis un satyre, j'ai
été condamné pour outrage aux mœurs avec mes
Sullivan, à l'occasion je suis un trublion, je vais toujours
dans la facilité et je touche à tout, donc à rien.
Voilà ce qu'on retient de moi. Et puis le cœur me gêne. Et
puis je ne crois pas à la littérature. Voilà.
Alors j'ai lâché la littérature. Je n'avais pas
assez de mains.
Effectivement j'ai toujours été fier de
«L'arrache-cœur», même si j'ai parfaitement
conscience de n'être pas un Céline. Il est vrai que j'y ai
beaucoup mis de moi-même. Pourquoi auriez-vous souhaité
que je le publie sous un pseudonyme alors que, justement, j'avais
écrit ce roman en souhaitant qu'on oublie Sullivan et qu'on
prête attention à l'écrivain que je suis vraiment?
Et puis, vous savez, mes pseudonymes, c'était
généralement pour rigoler... J'ai toujours adoré
les canulars!
J'espère avoir répondu à vos questions.
Bien à vous,
Boris Vian
|