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Anthony
écrit à
Boris Vian
Boris Vian

L'arrache cœur


   

Monsieur Vian,


Laissons tomber «L'écume des jours» pour un instant et dialoguons sur une série de romans que vous avez considérée comme l'un, si ce n'est le plus grand, de vos chefs-d'œuvre. Je parle bien de «L'arrache-cœur». Série à laquelle vous avez apposé votre vrai nom et non celui de Vernon Sullivan.

Quel effet a eu sur vous la critique acerbe qui a été faite sur cet ouvrage? Critique qui, par transposition, se portait aussi sur votre vie. Car vous faites, de façon adroite, un parallèle entre votre maladie cardiaque et votre relation avec votre mère. Cette critique était-elle importante au point que vous arrêtiez cette série au premier tome? Était-ce parce que vous teniez en haute estime la critique que vous adoptiez de nombreux sobriquets?

J'aimerais savoir. Merci.


Cordialement vôtre.


Bonjour monsieur,


Vous êtes bien aimable de qualifier mes romans de chefs-d'œuvre! Tel n'a effectivement pas été le jugement formulé par la critique de mon époque. J'ai toujours voulu écrire quelque chose d'entièrement nouveau que personne n'aurait lu auparavant et chaque fois, j'y ai mis tout mon cœur (c'est le cas de le dire!).

Les critiques sont comme tout le monde, des humains à part entière. Ils n'aiment pas sortir de leurs petites habitudes. Pour moi, un critique qui se respecte devrait d'abord faire preuve de curiosité, savoir de quoi il parle (et donc pratiquer l'art qu'il critique) et ensuite, éduquer le public à cet art. J'entends par là le tirer vers le haut. Mais je doute que mes attentes se réalisent, même après moi. Il semble que mes romans aient trouvé le succès à votre époque, ce qui me réjouit, soyez-en sûr, mais je parierais que les critiques n'y sont pour rien et que c'est le public qui a compris mon écriture! Dans ces conditions, vous comprendrez bien que je n'éprouve aucune estime pour les critiques, qui sont, pour moi, des veaux!

C'est mon échec cuisant en littérature qui m'a fait lâcher «Les fillettes de la reine» auxquelles vous faites allusion. Déjà que je n'ai jamais pu digérer mon échec au prix de la Pléiade pour «L'écume des jours», alors, vous pensez, le fait que personne ne s'intéresse à ce que j'ai à dire... Critique et surtout public... Si j'avais souhaité ménager la critique, j'aurais écrit ce qu'elle attendait de moi et non pas ce que j'avais envie d'écrire. Je suis un satyre, j'ai été condamné pour outrage aux mœurs avec mes Sullivan, à l'occasion je suis un trublion, je vais toujours dans la facilité et je touche à tout, donc à rien. Voilà ce qu'on retient de moi. Et puis le cœur me gêne. Et puis je ne crois pas à la littérature. Voilà. Alors j'ai lâché la littérature. Je n'avais pas assez de mains.

Effectivement j'ai toujours été fier de «L'arrache-cœur», même si j'ai parfaitement conscience de n'être pas un Céline. Il est vrai que j'y ai beaucoup mis de moi-même. Pourquoi auriez-vous souhaité que je le publie sous un pseudonyme alors que, justement, j'avais écrit ce roman en souhaitant qu'on oublie Sullivan et qu'on prête attention à l'écrivain que je suis vraiment? Et puis, vous savez, mes pseudonymes, c'était généralement pour rigoler... J'ai toujours adoré les canulars!


J'espère avoir répondu à vos questions.

Bien à vous,

Boris Vian

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