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Chloé
écrit à
Boris Vian
Boris Vian

La mort de Chloé


   

Bonjour,

Je suis ravie d'avoir l'opportunité de m'adresser à vous. Ma mère a lu L'Écume des Jours alors qu'elle avait dix-sept ans, et comme beaucoup de jeunes filles de l'époque, elle a aimé votre livre au point de souhaiter appeler sa fille comme votre héroïne, Chloé. Fidèle à la promesse qu'elle s'était faite et contre les avis de mon père et de mon frère, elle m'a donc prénommée ainsi. À l'époque nous étions peu, et petite je détestais ce prénom qu'aucun des enfants de mon âge ne connaissait. J'ai grandi en vous maudissant d'avoir donné ce nom à l'un de vos personnages.

À seize ans, j'ai à mon tour lu L'Écume des jours. Le prénom s'était, entre-temps, popularisé et des tas de petites Chloé naissaient chaque année. En lisant votre roman, je me suis sentie différente de ces Chloé, car mon prénom à moi portait une trace d'écume, comme un caractère supplémentaire. J'ai réalisé que ma mère ne m'avait pas simplement donné un prénom qui lui plaisait, mais tout un roman, toute la poésie et l'émotion qui allait avec. D'abord désespérément triste d'avoir le prénom d'une défunte, j'ai également compris que j'avais avant tout le prénom d'un amour inconditionnel.

J'ai aujourd'hui vingt-deux ans, et j'ai lu une grande partie de vos oeuvres -dire la totalité serait prétentieux. Je regrette parfois de n'avoir jamais pu vous rencontrer. J'aurais aimé en savoir plus sur la femme qui vous a inspiré cette Chloé. La plupart de vos personnages ont des noms fantasques, vos romans sont généralement emplis d'humour, pourquoi avoir choisi ce prénom rare à l'époque pour une histoire aussi belle que triste? Que doit-on garder de Chloé?

Merci de votre réponse, transmettez mes amitiés à Jean-Sol Partre.

Une Chloé d'écume perdue dans un océan


Bonjour Chloé,

Il est difficile d'exprimer ce que ressent un écrivain lorsqu'il apprend qu'une personne doit son prénom à l'un de ses personnages! Dites à votre mère de ma part qu'elle est une femme de goût!

Pourquoi ai-je donné ce nom à l'un de mes personnages -dont je suis le plus fier, d'ailleurs-? Je n'aime pas donner à mes personnages de romans des noms qui ne m'évoquent rien. Chloé est un prénom grec, il est en rapport direct avec mon sujet puisque c'est un prénom végétal, et je le trouve très doux, très poétique. J'aime donner de jolis noms à mes personnages féminins! Regardez, Alise, par exemple... c'est doux et c'est poétique, Alise... En général, je trouve que chaque femme forme souvent une poésie à elle toute seule -sauf quelques exceptions: la Castafiore, par exemple, ne m'inspire pas des sentiments éthérés!

Aucune femme en particulier ne m'a inspiré le personnage de Chloé. Je crois que c'est plutôt l'amour qui m'a inspiré! Lorsqu'une personne de ma connaissance m'inspire un  personnage, c'est souvent un personnage secondaire ou satirique, comme le Major, ou Jean-Sol Partre. Je dirais que les femmes m'inspirent d'une manière beaucoup plus générale que les hommes. Outre la douceur, la beauté, et, heu... d'autres choses sur lesquelles nous ne nous étendrons pas, je considère les femmes comme des personnages beaucoup plus intéressants que les hommes. Elles sont souvent plus qu'eux capables d'amour et de sacrifice. Je pense à Alise mais aussi au personnage de Marthe dans une  nouvelle que j'ai écrite, Un seul permis pour deux amours, dont je ne sais absolument pas si elle sera ou non publiée. Il s'agit d'une femme qui se sacrifie pour que l'homme qu'elle aime puisse continuer à conduire -la grande passion de Jean. Ça fait un peu tarte en le disant comme ça, mais lisez-la si vous en avez l'occasion; vous comprendrez.

Vous pouvez être fière de porter un prénom qui signifie quelque chose pour ceux qui vous l'ont donné. Je sais ce que c'est de porter un prénom original qu'on trouve ridicule  dans son enfance, allez! C'est une spécialité toute maternelle... Qu'est-ce que vous voulez, la mienne adorait l'opéra, spécialement Boris Godounov, figurez-vous! On me prend souvent pour un barine qui s'apprête à boire à son samovar... J'ai l'âme slave! Avec le temps, je m'y suis fait -ainsi que mon frère Lélio et ma soeur Ninon. N'empêche... ce qu'on a pu envier notre frère Alain qui avait reçu, lui, un prénom normal!

Pour finir, je transmettrai volontiers vos salutations à Jean-Sol Partre... si je le croise, ce qui ne m'arrive pas souvent depuis quelques années!

Bien à vous, Chloé-d'écume-perdue-dans-un-océan (mais lequel?),

Boris Vian



Cher Boris,

Je vous remercie tout d'abord pour votre réponse si rapide malgré votre emploi du temps de ministre (cette expression me dépasse souvent; le ministre aux médailles a-t-il un emploi du temps si surchargé?).

Après l'avoir lue, je me suis replongée dans vos romans pour comparer de plus près vos personnages féminins avec les masculins. Peut-être est-ce toute cette poésie que vous mettez dans vos héroïnes qui fait que ce sont davantage des lectrices, plus que des lecteurs, qui vous contactent par le biais du portail Dialogus...

Mais un autre questionnement, de tout autre ordre, m'est venu à l'esprit alors que je lisais des passages de l'Arrache-coeur. Au lycée, les professeurs passent des heures à décortiquer chaque mot, chaque virgule, tentant de nous faire avaler que tout était calculé d'avance par l'auteur.

J'ai toujours eu du mal à croire à cette légende qui veut que l'écrivain prête une intention spéciale à la moindre parole employée. Non pas que j'imagine que l'auteur se lance à l'aveuglette, au hasard des mots, simplement... J'aime croire à une sorte de feeling, comme si une fois lancée la plume se laissait aller au gré des délires de son créateur. J'imagine que cela dépend énormément de chaque personne. Céline passa des années à retranscrire une langue parlée, donnant l'illusion d'un texte rédigé rapidement...

D'où une question très naïve et j'imagine mille fois posée: où vous situez-vous lorsque vous composez, que ce soit en tant que musicien, écrivain ou parolier? Entre les vapeurs alcoolisées d'Apollinaire et la rigueur torturée de monsieur Céline, quelle liberté laissez-vous à votre esprit, quelle quantité de corrections apportez-vous à ce que l'on appelle de manière ingrate le «premier jet» (encore une expression qui me dépasse...)?

Je vous ai entendu dire lors d'une émission de monsieur Billedoux que pour vous tout était variété... Quelle variété appréciez-vous en ces temps modernes?

Bien à vous et encore merci pour votre réponse,

Chloé

P.S. Peut-être le saviez-vous, mais en mythologie grecque le personnage de Chloé est encore plus doux et poétique qu'on ne le pense, puisque Chloé (Chloris en grec) était la compagne de Zéphir, le vent d'ouest...  Quant à l'océan dans lequel je suis perdue, je dirais qu'il s'agit d'un océan riche en poissons... et sans colin!


Chère Mademoiselle Chloé,

Tout dépend de quels «temps modernes» vous voulez parler... Les vôtres ou les miens?

Comme vous l'avez bien compris, je ne suis pas précisément ce qu'on appelle un écrivain laborieux. Le coeur me gêne depuis mon enfance, et je veux vivre tout ce que la vie
pourra m'offrir, toucher à tout ce qui m'intéresse. Je crois que j'ai toujours su qu'il me faudrait aller plus vite que les autres. Le temps m'est compté... et le salaud a un sacré chronomètre! Je travaille donc rapidement -encore faudrait-il définir ce qu'on appelle travailler! Faut-il forcément rester cloué devant un bureau et une feuille de papier?  En ce moment, par
exemple, je travaille à la réadaptation de mon opéra: j'y travaille principalement... dans ma voiture! Je suis également très fort pour écrire mes chansons sous la douche! Si
beaucoup d'effets de style ou de symboles sont voulus dans mes textes, ils peuvent être lus à plusieurs niveaux et certaines choses peuvent m'échapper. Je crois surtout que le publi
c a un grand rôle à jouer dans l'interprétation. Pourquoi laisser ce plaisir aux seuls critiques et aux seuls professeurs? Votre sensibilité, vos connaissances, votre intelligence peuvent
 vous faire comprendre plus de choses que l'art de décrypter la ponctuation.


Comme j'écris facilement, j'ai pu composer pas mal de chansons, entre quatre cents et cinq cents je crois, si je compte celles que j'ai traduites. Parole ou musique, parole et musique.
Les questions que me posent les lecteurs de Dialogus me font m'arrêter sur ce que j'ai fait. C'est vrai que, globalement, j'ai surtout écrit des chansons pour rigoler. Rien ne vaut une
soirée passée avec Henri Salvador derrière un piano, à écrire une chanson! Chaque fois, j'ai l'impression que je vais mourir d'avoir trop ri! Au risque de vous décevoir, j'ai aussi
utilisé la chanson comme moyen de séduction: les filles adorent qu'on leur parle d'amour! À côté de ça, c'est également un excellent moyen d'expression. Si quelque chose m'indigne
 ou  m'afflige trop, j'écris souvent une chanson. Je suis heureux d'avoir eu la possibilité d'interpréter «Le Déserteur» ou «La java des bombes atomiques» en public. J'aime dire ce
que je pense -surtout quand je gêne!


Pensez-vous que les femmes soient plus sensibles à mes textes que les hommes? Votre réflexion est très pertinente, et je suis très touché. Personnellement, j'ai toujours trouvé les
femmes plus intéressantes que les hommes; je suis heureux qu'elles me le rendent un peu... Mais c'est un sujet sur lequel, vous et moi, nous ne nous étendrons pas!


Pour finir, ayant passé, entre autres, un baccalauréat de Lettres classiques, oui, je connaissais l'origine grecque du nom de mon héroïne... Mais si la compagne de Zéphir s'était
appelée Cunégonde ou Polycarpe, soyez sûre que je n'aurais pas choisi ce prénom pour la femme de Colin!


Je vous souhaite de rencontrer un Colin qui vous convienne,

Boris Vian