Chloé
écrit à

Boris Vian
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Bonjour, Bonjour Chloé, Cher Boris,
Je vous remercie tout d'abord pour votre réponse si rapide malgré votre emploi du temps de ministre (cette expression me dépasse souvent; le ministre aux médailles a-t-il un emploi du temps si surchargé?). Après l'avoir lue, je me suis replongée dans vos romans pour comparer de plus près vos personnages féminins avec les masculins. Peut-être est-ce toute cette poésie que vous mettez dans vos héroïnes qui fait que ce sont davantage des lectrices, plus que des lecteurs, qui vous contactent par le biais du portail Dialogus... Mais un autre questionnement, de tout autre ordre, m'est venu à l'esprit alors que je lisais des passages de l'Arrache-coeur. Au lycée, les professeurs passent des heures à décortiquer chaque mot, chaque virgule, tentant de nous faire avaler que tout était calculé d'avance par l'auteur. J'ai toujours eu du mal à croire à cette légende qui veut que l'écrivain prête une intention spéciale à la moindre parole employée. Non pas que j'imagine que l'auteur se lance à l'aveuglette, au hasard des mots, simplement... J'aime croire à une sorte de feeling, comme si une fois lancée la plume se laissait aller au gré des délires de son créateur. J'imagine que cela dépend énormément de chaque personne. Céline passa des années à retranscrire une langue parlée, donnant l'illusion d'un texte rédigé rapidement... D'où une question très naïve et j'imagine mille fois posée: où vous situez-vous lorsque vous composez, que ce soit en tant que musicien, écrivain ou parolier? Entre les vapeurs alcoolisées d'Apollinaire et la rigueur torturée de monsieur Céline, quelle liberté laissez-vous à votre esprit, quelle quantité de corrections apportez-vous à ce que l'on appelle de manière ingrate le «premier jet» (encore une expression qui me dépasse...)? Je vous ai entendu dire lors d'une émission de monsieur Billedoux que pour vous tout était variété... Quelle variété appréciez-vous en ces temps modernes? Bien à vous et encore merci pour votre réponse, Chloé P.S. Peut-être le saviez-vous, mais en mythologie grecque le personnage de Chloé est encore plus doux et poétique qu'on ne le pense, puisque Chloé (Chloris en grec) était la compagne de Zéphir, le vent d'ouest... Quant à l'océan dans lequel je suis perdue, je dirais qu'il s'agit d'un océan riche en poissons... et sans colin! Chère Mademoiselle Chloé, Tout dépend de quels «temps modernes» vous voulez parler... Les vôtres ou les miens? Comme vous l'avez bien compris, je ne suis pas précisément ce qu'on appelle un écrivain laborieux. Le coeur me gêne depuis mon enfance, et je veux vivre tout ce que la vie pourra m'offrir, toucher à tout ce qui m'intéresse. Je crois que j'ai toujours su qu'il me faudrait aller plus vite que les autres. Le temps m'est compté... et le salaud a un sacré chronomètre! Je travaille donc rapidement -encore faudrait-il définir ce qu'on appelle travailler! Faut-il forcément rester cloué devant un bureau et une feuille de papier? En ce moment, par exemple, je travaille à la réadaptation de mon opéra: j'y travaille principalement... dans ma voiture! Je suis également très fort pour écrire mes chansons sous la douche! Si beaucoup d'effets de style ou de symboles sont voulus dans mes textes, ils peuvent être lus à plusieurs niveaux et certaines choses peuvent m'échapper. Je crois surtout que le publi c a un grand rôle à jouer dans l'interprétation. Pourquoi laisser ce plaisir aux seuls critiques et aux seuls professeurs? Votre sensibilité, vos connaissances, votre intelligence peuvent vous faire comprendre plus de choses que l'art de décrypter la ponctuation. Comme j'écris facilement, j'ai pu composer pas mal de chansons, entre quatre cents et cinq cents je crois, si je compte celles que j'ai traduites. Parole ou musique, parole et musique. Les questions que me posent les lecteurs de Dialogus me font m'arrêter sur ce que j'ai fait. C'est vrai que, globalement, j'ai surtout écrit des chansons pour rigoler. Rien ne vaut une soirée passée avec Henri Salvador derrière un piano, à écrire une chanson! Chaque fois, j'ai l'impression que je vais mourir d'avoir trop ri! Au risque de vous décevoir, j'ai aussi utilisé la chanson comme moyen de séduction: les filles adorent qu'on leur parle d'amour! À côté de ça, c'est également un excellent moyen d'expression. Si quelque chose m'indigne ou m'afflige trop, j'écris souvent une chanson. Je suis heureux d'avoir eu la possibilité d'interpréter «Le Déserteur» ou «La java des bombes atomiques» en public. J'aime dire ce que je pense -surtout quand je gêne! Pensez-vous que les femmes soient plus sensibles à mes textes que les hommes? Votre réflexion est très pertinente, et je suis très touché. Personnellement, j'ai toujours trouvé les femmes plus intéressantes que les hommes; je suis heureux qu'elles me le rendent un peu... Mais c'est un sujet sur lequel, vous et moi, nous ne nous étendrons pas! Pour finir, ayant passé, entre autres, un baccalauréat de Lettres classiques, oui, je connaissais l'origine grecque du nom de mon héroïne... Mais si la compagne de Zéphir s'était appelée Cunégonde ou Polycarpe, soyez sûre que je n'aurais pas choisi ce prénom pour la femme de Colin! Je vous souhaite de rencontrer un Colin qui vous convienne, Boris Vian |