Renaud
écrit à

Boris Vian
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Je vous demande de répondre à cette lettre
sincèrement car c'est pour mon brevet d'histoire de l'art et
c'est un examen important. Je n'ai aucune idée de ce que sera la
société de consommation dans les années deux
mille, puisque je vous écris depuis le mois de juin de 1959!
Tout ce que je peux vous en dire, c'est ce que j'imagine: en l'an deux
mille, j'aurai quatre-vingts ans tout juste. Je serai bien vieux. En
général, je travaille le dimanche. J'espère que je
ne travaillerai plus! Il y aura alors de meilleurs postes de radio, de
meilleurs postes de télévision... Mais je ne les
regarderai pas plus que maintenant! En tout cas, vu comment c'est
parti, ce système, je crains que ça ne s'améliore
pas! Non, mais je dois analyser votre chanson «La complainte du progrès» et en parler pendant un quart d'heure. Alors,s'il vous plait, dites-moi tout sur cette chanson! Bon, d'accord, ça m'étonne et me ravit
à la fois que des lycéens étudient mes textes en
classe. Mais vous n'avez pas de chance avec moi: je déteste la
facilité et je déteste faire le travail des autres. Et je
ne pense pas que l'auteur ait à mâcher le travail du
lecteur! Vous semblez avoir compris que je critiquais la
société de consommation de mon époque: c'est
l'essentiel, je n'ai pas besoin de vous emmener sur d'autres pistes. Votre femme devrait apprécier tous les progrès
du monde moderne, alors ne les critiquez pas! Au fait, est-ce qu'elle
se porte bien? Et les enfants? Écoutez, ça fait vingt ans que j'apprends
à écrire et je me suis toujours débrouillé
tout seul. Il me semble qu'un peu d'autonomie vous ferait le plus grand
bien. Vous savez, les réponses arrivent rarement toutes cuites
dans le bec! |